Jeudi 17 mars

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J’ai un marqueur à la main, je commence à transpirer et je me dis, à 9h45 ce matin, que j’aimerais bien être Thomas Hercouët.

Thomas est l’une de ces personnes que je connais vaguement. Rien de péjoratif là-dedans : on se croise de temps en temps, et ce sont toujours des moments géniaux. L’une des raisons pour lesquelles je l’adore est que, lorsqu’il parle à quelqu’un, il est tout entier à sa conversation. En une heure, il s’adressera à dix personnes différentes et on aura à chaque fois l’impression qu’il contemple ce qu’il y a de plus beau, de meilleur chez cette personne.

J’ai un marqueur à la main, je commence à transpirer et je me dis, à 9h45 ce matin, que j’aimerais bien être Thomas. Parce que tout le monde est à cran, dans la salle 121.B. s’est fait menacer par un môme. Comme le môme en question s’est montré en progrès dans l’attitude ce trimestre – ce notable incident mis à part – Cheffe Adjointe n’envisage pas le conseil de discipline.

Cet incident a mis le feu aux poudres. Un feu qui couvait depuis longtemps. La vérité est que tout le monde est à cran. Tout le monde est en colère. Non. Tout le monde a envie d’être en colère, que ça pète, que ça fuse. Aller au clash, comme disent les élèves. Les adultes veulent en vouloir à tout le Collège sans discrimination. La vérité est qu’en ce moment, on n’y arrive plus. Les chiards pètent les plombs, se frappent, nous insultent. On ne communique pas, ou mal, ou on se loupe, et des messages tronqués viennent fragiliser une équipe déjà pas mal éprouvée.

L’ennemi est fluctuant, il s’appelle énervement, indiscipline, problème de cohérence des sanctions. Il s’appelle laxisme ou autoritarisme, c’est une hydre à mille têtes, qui mord au quotidien mais n’a pas de substance, que tout le monde se rebalance à la gueule. Alors, comme on ne peut l’attraper, la griffer, la mordre, on finit par se choisir des adversaires parmi les autres. Et comme on est responsables, on est des adultes, ce ne sont pas aux môme qu’on en voudra. Mais aux collègues.

Et tout au long de la journée, pourtant, je vois M. et son rire kérosène, qui fait tellement de bien quand il fait froid. J’écoute Monsieur Vivi parler de ses élèves avec une passion qui me rend muet d’admiration. Marchant dans les couloirs, je m’arrête et déguste, quelques secondes, les explications limpides et précises que C. fournit à sa classe. Je regarde B., en train de téléphoner sur l’appui de la fenêtre, il y a du soleil dans ses cheveux. Je vois Y. en train de jongler avec quatorze missions simultanément.  Nous sommes une quarantaine d’adultes. Nous nous portons forcément sur les nerfs. Mais il n’y en a pas un seul à Ylisse qui n’ait pas une de ces étincelles, dans sa voix, dans son regard ou dans sa manière d’enseigner, qui ne me rende béat d’admiration. Et je rage de voir ces magnifiques êtres humains – et moi également – bouffés par cette colère infecte.

Petite victoire : jeudi, tout le monde est convoqué pour s’asseoir. Et tenter de remettre en place des codes, des signes, des langages pour que les mômes comprennent qu’on est là pour eux, mais qu’il y a un putain de cadre. Et que ça, ce n’est pas négociable. Jamais. J’aimerais bien être Thomas Hercouët, jeudi, et montrer à tous ces gens à gueule d’étoile qu’ils sont tellement extraordinaires qu’ils trouveront des solutions qui déboîtent. Si vous saviez à quel point ils sont géniaux, les gardiens d’Ylisse…

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