Vendredi 18 mars

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De l’importance de péter correctement les plombs.

A. est arrivé dans la classe dont je suis professeur principal il y deux mois à peu près. Conseil de discipline, gros soucis avec les mômes de son bahut. Y. lui a expliqué que s’il intégrait Ylisse, c’était pour obtenir l’orientation dont il a envie à la fin de l’année – mécanique automobile – et qu’il avait donc intérêt à ne pas trop se faire remarquer.

En deux mois, A. a séché les visites d’établissements professionnels auxquelles on l’a inscrit, a commencé à se créer une petite bande au sein de la 3ème Orphée (pas méchante, la méchanceté est à peu près aussi étrangère aux 3èmes Orphée que les équations au deuxième degré), et se la joue désormais petit caïd des couloirs.

Jusqu’à aujourd’hui où il s’amuse à faire le débile devant la salle où je donne cours aux 3ème Tortignon, à grand renfort de hurlements et de grimaces.

Les entretiens individuels n’ont rien donné, les rappels à l’ordre n’ont rien donné, les sanction n’ont rien donné.

OK.

15h, les 3èmes Orphée rentrent en cours. Je me fends d’un petit discours sur l’importance, au 3ème trimestre particulièrement, de se montrer concentré, motivé et respectueux. Respectueux, insisté-je, en pointant mon regard 3773 vers A. “oui, c’est à toi que je parle, jeune énergumène.” en évitant de faire le débile pendant les heures de cours ou en arrêtant de se prendre pour l’Ibrahimovic d’un PSG de je-m’en-foutiste (il est important d’utiliser des analogies que les chiards saisissent).

A. soutient mon regard avec un petit sourire. Avant de baisser les yeux et de me couper en pleine phrase.

“Oh, monsieur, y a de la poussière sur vos chaussures.”

Silence de mort.

Je sens ma tension atteindre l’Anapurna, tandis que des images d’un dîner chez Hannibal Lecter me passent sous le crâne. Je prends une immense inspiration, prêt à lâcher un typhon de force 7.

Et puis je vois. S. s’est confortablement calé sur sa chaise. Il attend. Pour le coup, pas la moindre insolence dans sa posture à lui. Au contraire, il attend du grand Monsieur Samovar.

Sourire du 4ème Docteur aux lèvres, je le lui donne :

238 décibels : “Mais vous avez comp-plè-te-ment raison A. Regardez ! Regardez tout le monde ! C’est de la poussière ! I. vous confirmez ?”

Je me précipite vers le bureau de A. sur qui je fixe un regard d’échappé d’asile. Je lève mon pied à sa hauteur.

“D’où est-ce que cela peut venir, à votre avis, A. ? Est-ce de la craie ? De la terre ? Vite ! *je lui balance mon téléphone portable* Appelez un comité d’experts scientifiques ! Non ! Appelez tout de suite Itélé ! Qu’ils envoient un hélicoptère ! Regardez ! Il arrive !”

Je pointe un doigt tremblant vers la baie vitrée vers laquelle A. se retourne par réflexe. Quand il tourne à nouveau la tête, il voit son prof à genoux sur la moquette, tête levée vers le plafond, très Phèdre s’apercevant qu’elle aurait PEUT-ÉTRE pas dû cracher le morceau à Hippolyte.

“Ooooh cruel destin…
– Non mais monsieur, ça va, c’est bon là…
– Non. Non, comment ai-je osé vous parler alors que de la poussière maculait mes chaussures !
– Ça va, ça va, je comprends…
– Lorsque la fin du cours arrivera, j’irai expier en me jetant du haut de l’autoroute !
– Non, faites pas ça !”

Je me relève. A. semble avoir rapetissé de dix centimètres et son teint a pris une intéressante couleur écarlate.
Il viendra présenter ses excuses à l’issue du cours qui se passe merveilleusement bien. Je les accepte et le congédie rapidement. Le temps des explications et de la rationalité, ce sera plus tard. Quand je ne serai plus ce désaxé à écharpe.

On a tous nos armes secrètes. Le tout est de les trouver, et d’apprendre à s’en servir.

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