Lundi 11 avril

Le geste malheureux :

Depuis quelques temps, H. est plutôt motivé, en classe. Il intervient davantage, construit sa pensée. Ses gigantesques soucis d’orthographe et de grammaire ont énormément régressé depuis qu’il parvient à se concentrer sur ce qu’il écrit. Il met à profit sa remarquable aisance à l’oral pour interpréter avec bonheur des textes d’auteur ou des scènes de sa composition. Même qu’il ne fait presque plus de conneries. Et il maîtrise mieux que quiconque parmi mes élèves la technique de l’applaudissement sarcastique, que je m’ingénie à transmettre tous les ans.

Et puis tout à l’heure le geste malheureux.

Fin du cours, j’ai les 3èmes Tortignon depuis deux heures, ils sont excités comme des puces. Sonnerie. Je tempête pour que les devoirs soient notés (et esquive l’éternel “Maaaaais de toutes façons vous les mettez sur Pronote, monsieuuuuur !” “Non, chez moi je n’ai pas l’électricité.” “Sérieux ?” “Oui, je trouve ça vulgaire.”)
H. se précipite sur L. qui bat en retraite dans un coin. J’élève la voix. C’est l’une des scènes que je ne supporte pas. Quoiqu’il arrive. Qu’on n’accepte pas un refus de proximité, que ce soit par les mots ou par les gestes. J’appelle H. à mon bureau.

“H., si L. ne veut pas parler, vous la laissez.
– Mais c’était pour un pari.
– H. Vous savez que c’est…
– Et voilà !”

H. est dans une colère blanche. Son visage s’est crispé en un masque de déception et de fureur mêlées.

“Je sais ce que vous allez dire mais vous vous trompez monsieur !
– Quand je vois L. qui recule alors que vous vous avancez vers elle, j’en déduis qu’elle ne veut pas vous parlez et vous devez respecter ça. Vous savez que ça se passe comme ça dans ma classe.
– Mais vous croyez que j’allais faire quoi ? C’est parce que c’est moi ?“

Il tourne les talons, sans un au revoir. Me laissant avec mon geste malheureux. Que je ne renie pas. Il n’y a pas à tergiverser, le refus de communiquer, les limites personnelles n’ont pas à être transgressées. Mais H., l’espace d’un instant, a été renvoyé à cette image qu’il se traîne depuis plusieurs années du perturbateur, pénible, limite harceleur, qui n’a jamais franchie les portes de mon cours.

C’est aussi ça, être prof. Parfois, être obligé de faire mal. Peser une souffrance contre une autre. Et rarement savoir si on a eu raison ou pas.

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