
J’ai fréquemment des idées à la noix.
Non. Soyons sérieux.
Je ne fonctionne QUE par idées à la noix.
Dernière en date : je me suis mis en tête de participer, une fois dans ma carrière, à cette joyeuse galéjade que l’on appelle l’école ouverte. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit, durant une partie des vacances, d’ouvrir l’établissement scolaire à un petit groupe d’élèves inscrits au préalable. On alterne activités ludiques et pédagogiques.
À Ylisse, où les mômes partent rarement en vacances, hormis durant l’été, le dispositif rencontre un succès certain.
Me voilà donc, à 10h du matin, en train d’arpenter les couloirs du collège en me disant que la prochaine fois que je voudrais tenter une expérience de l’extrême, je m’inscrirai plutôt à un stage de saut à l’élastique (car OUI, je tente des expériences de l’extrême dans les années 90). L’établissement est livré à quatre profs, deux CPE, l’agente d’accueil et une poignée de surveillants, les cheffes étant probablement en train de siroter des daiqiris noix de coco dans une chaise longue à l’heure actuelle.
Et bien sûr, aux élèves.
Ils débarquent avec dans les gestes, quelque chose d’un peu différent. Plus détendu. Forcément. Ils sont une vingtaine au total. Nul besoin de jouer des coudes, de hurler, ou de s’imposer.
Parmi les participants, je repère A., qui m’a valu l’année dernière mes plus belles montées dans les aigus, et des crises existentielles sur le mode “jeeee suis nuuuul, mes élèves bavaaardent et n’en n’ont rien à foutre de ce que je leur propooooose !” *morve morve*
A. est absolument parfait. Dans mon atelier de sept personnes, j’ai tout loisir de lui consacrer du temps, de lui expliquer, de reprendre avec lui ce qui ne va pas. Et lorsque je signale qu’après une heure de boulot, ils auront le droit à un quart d’heure de pause, il me rétorque : “c’est abusé, monsieur, on est en troisième, on peut tenir deux heures à la suite !”
Oui, les effectifs réduits, ça marche. Et les discours culpabilisants actuels consistant à dire que ce n’est pas une question de nombre d’élèves par classe, mais uniquement de méthode pédagogique ne sont que sombre fumisterie. A. a besoin de se ce rapport privilégié avec l’adulte parce que sinon, son égocentrisme prend toute la place. Et c’est le cas de tous les autres. À commencer par J., que je ne connaissais que par son attitude de mini-racaille dans les couloirs.
Dans sa gestuelle, aujourd’hui, il me rappelle un élève de sixième : les mains posées sur la table, le regard rivé à l’adulte, toujours prêt à lever la main. “Moi je sais la réponse monsieur ! Je suis bon en français !”
Les autres ne se moquent même pas.
Je quitte le bahut. Devant les grilles, les mômes jouent. Pour une fois, doucement.