Comment résumer en si peu de lignes… Merci, j’ai énormément de reconnaissance pour votre travail, je suis en licence de Lettres Classiques, mon rêve c’est de devenir prof. Votre blog est un véritable pansement sur les plaies ouvertes par ceux qui me condamnent déjà à la dépression et à l’échec. Vous êtes le genre de personne que j’aimerais devenir, peu importe où j’enseignerais, j’espère garder ma passion, ma volonté d’aider les jeunes, et mon envie de transmettre les Lettres. Merci d’écrire.

C’est ce qui est génial avec ce boulot. Notre “réserve” de passion n’est pas condamnée à diminuer. Il y a mille occasion, grâce aux élèves, aux collègues ou tout simplement à des situations inattendues, de souffler sur les braises.

Bon courage pour votre licence, et, par la suite, pour l’ESPE. Et merci de continuer à faire vivre les Lettres Classiques !

Mercredi 20 avril

Balade dans les couloirs presque vides de l’école ouverte. Exaltation de môme de se sentir maître de ce qui est, habituellement, son endroit un peu suffocant de boulot.

Dans la salle polyvalente, Monsieur Vivi et F. préparent le spectacle musicale de la 6ème à option musique. B., le prof de techno, soigne les ordinateurs qui en ont bien besoin. M. et Y., qui ont pu troquer leurs habits de CPE contre des tenus un brin plus décontractées prennent leur temps, pour une fois.

Il y a un drôle de silence. Comme si le bâtiment lui-même se reposait. Un grand corps en sommeil, récupérant avant de subir à nouveau les cris, les rires, les courses. Les mômes. L’impact.

C’est parfois serein, un couloir vide.

Mardi 19 avril

Aujourd’hui, nous travaillons sur la dictée avec les mômes de l’école ouverte. La kryptonite de beaucoup d’entre eux, et la mienne en tant que prof.

Sans fausse modestie, après huit ans d’enseignements, je sais faire progresser les chiards qui me sont confiés dans pas mal de domaine. Mais la dictée, je n’y arrive pas. Je me perds dans des conseils de bon sens (”Relisez-vous” “Voyez comment les mots et les propositions s’accordent entre eux.” “Prenez l’habitude de lire.”), dont l’inefficacité n’a d’égale que le manque de conviction avec lequel je les énonce.

La dictée reste l’un de ces exercices extrêmement discriminants. Et je ne parle même pas des troubles d’apprentissage du genre dyslexie, qui commencent à être – plutôt bien – pris en compte.

Mais c’est un fait que j’ai constaté : la plupart du temps, les élèves qui s’en sortent en dictée sont ceux qui ont été entourés, depuis toujours. Par des parents concernés et ayant les moyens d’aider leurs enfants, par des bouquins, par des mots.

La dictée est un exercice d’escrime, sur lequel l’esprit peut jubiler, mais son apprentissage ne me semble pouvoir passer que par une imprégnation quotidienne à la langue. Et clairement, à Ylisse, l’imprégnation ne se fait pas.

Du coup je travaille sur la concentration, j’essaye de montrer aux élèves qu’ils n’écrivent pas un mot après l’autre, mais qu’ils insufflent la vie à un grand corps de lettres. Souvent en vain.

Et toi ? C’est quoi ton histoire avec la dictée ?

Lundi 18 avril

J’ai fréquemment des idées à la noix.

Non. Soyons sérieux.

Je ne fonctionne QUE par idées à la noix.

Dernière en date : je me suis mis en tête de participer, une fois dans ma carrière, à cette joyeuse galéjade que l’on appelle l’école ouverte. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit, durant une partie des vacances, d’ouvrir l’établissement scolaire à un petit groupe d’élèves inscrits au préalable. On alterne activités ludiques et pédagogiques.

À Ylisse, où les mômes partent rarement en vacances, hormis durant l’été, le dispositif rencontre un succès certain.

Me voilà donc, à 10h du matin, en train d’arpenter les couloirs du collège en me disant que la prochaine fois que je voudrais tenter une expérience de l’extrême, je m’inscrirai plutôt à un stage de saut à l’élastique (car OUI, je tente des expériences de l’extrême dans les années 90). L’établissement est livré à quatre profs, deux CPE, l’agente d’accueil et une poignée de surveillants, les cheffes étant probablement en train de siroter des daiqiris noix de coco dans une chaise longue à l’heure actuelle.

Et bien sûr, aux élèves.

Ils débarquent avec dans les gestes, quelque chose d’un peu différent. Plus détendu. Forcément. Ils sont une vingtaine au total. Nul besoin de jouer des coudes, de hurler, ou de s’imposer.
Parmi les participants, je repère A., qui m’a valu l’année dernière mes plus belles montées dans les aigus, et des crises existentielles sur le mode “jeeee suis nuuuul, mes élèves bavaaardent et n’en n’ont rien à foutre de ce que je leur propooooose !” *morve morve*

A. est absolument parfait. Dans mon atelier de sept personnes, j’ai tout loisir de lui consacrer du temps, de lui expliquer, de reprendre avec lui ce qui ne va pas. Et lorsque je signale qu’après une heure de boulot, ils auront le droit à un quart d’heure de pause, il me rétorque : “c’est abusé, monsieur, on est en troisième, on peut tenir deux heures à la suite !”

Oui, les effectifs réduits, ça marche. Et les discours culpabilisants actuels consistant à dire que ce n’est pas une question de nombre d’élèves par classe, mais uniquement de méthode pédagogique ne sont que sombre fumisterie. A. a besoin de se ce rapport privilégié avec l’adulte parce que sinon, son égocentrisme prend toute la place. Et c’est le cas de tous les autres. À commencer par J., que je ne connaissais que par son attitude de mini-racaille dans les couloirs.
Dans sa gestuelle, aujourd’hui, il me rappelle un élève de sixième : les mains posées sur la table, le regard rivé à l’adulte, toujours prêt à lever la main. “Moi je sais la réponse monsieur ! Je suis bon en français !”

Les autres ne se moquent même pas.

Je quitte le bahut. Devant les grilles, les mômes jouent. Pour une fois, doucement.

Samedi 16 avril

À la Foire du Trône, dans une file d’attente, deux mômes d’une dizaine d’année derrière moi.

“Monsieur, attention à ce qu’on ne vous vole pas votre téléphone.”

Je me retourne pour leur expliquer gentiment que la dernière personne à avoir approcher sa main de mon postérieur contre mon consentement n’a plus de cordes vocales pour relater ce cocasse incident. Les gamins s’ennuient et prolongent la discussion.

“ … Et vous faites quoi dans la vie, monsieur ?
– Je suis professeur.
– Beuh n’importe quoi ! Ça va pas dans des trains fantômes et ça mange pas des pommes d’amour, les professeurs !”

C’est beau l’innocence…

Vendredi 15 avril

Last day.

Une heure de cours de 8h30 à 9h30 et une autre de 16h à 17h.

Et, évidemment, entre les deux, pas une minute.

Surveillance du brevet d’Histoire Géographie. Les mômes ont deux heures pour composer, 90% ont fini au bout d’une heure. Je me mets à suer à grosses gouttes en me rendant compte qu’ils sont désormais en vacances et qu’il nous a été demandé de les garder jusqu’à la fin de l’horaire. Je me retrouve donc lancé dans ce qui ressemble au pire one man show du monde, où j’alterne conseils pédagogiques (”Mais relisez-voooooous !” “Vous êtes SÛRS que les dates 1939-1945, vous n’avez jamais vu ça en cours ?” “Vous avez pensé à tourner la page ? Ah bah oui, il y a d’autres questions derrière.”), blagounettes, questions sur les vacances et conseils de films à regarder pendant la période qui s’annonce.
Je finis par les lâcher dans un mugissement adolescent. Ils reviendront dans deux semaines (ou la semaine prochaine pour ceux qui font l’école ouverte), autant dire l’éternité.

L’après-midi, tandis que je classe les copies de brevet blanc, quelques bruits discrets dans le couloir. Deux élèves de troisième, dont B. que je n’ai pas vu depuis plusieurs jours du fait d’une exclusion temporaire.

“Ben, vous n’êtes pas en avance ?”

Parfois, ma propension à mettre les pieds dans le plat tient de la magie. Les deux mômes se renfrognent.

“On a loupé une épreuve du brevet et on devait la passer là.
– Et ?
– Il n’y a personne pour nous accueillir.”

Je me retrouve donc à coacher M. et B. qui composent dans un silence morne. M. s’en fout. Je la connais depuis deux ans. Elle sait pourquoi elle est là. Le collège ne lui convient pas mais elle fait contre mauvaise fortune bon coeur, et sait qu’elle entamera l’année prochaine les études d’informatique dont elle rêve.

Pour B., c’est plus dur. Il grogne et se tortille sur sa chaise. Il bosse à peine.
Alors, au mépris du protocole, je commence à parler avec lui. À faire semblant de pester sur les copies que je corrige. À l’encourager discrètement. Et ça marche. B. existe dans le regard de quelqu’un, donc il fait un effort. Le soir je note son brevet : 18,75/40, plus du double de la dernière fois. Multiplication opérée uniquement par ce dévorant besoin d’exister.

Dernière heure de cours, à laquelle T. vient assister. Je ne suis plus en état d’assurer une heure normale, les mômes non plus, et mon collègue assiste, quelque peu estomaqué, à ces mômes qui se bidonnent en décalquant des dessins et en se posant des questions sur les temps du passé.

Et puis vacances.

Putain il était temps.

Jeudi 14 avril

Résumons.

Ce jeudi 14 avril, je suis censé assister à la réunion de présentation d’un projet d’écriture de 8h30 à 9h30. Puis conseil pédagogique à 17h.

Et entre les deux, rien.

Résumons.

Il est 11h03 et j’ai assisté à une réunion, mis deux pages de notes en forme, appris la différence entre la DAAC et laa DRAC, accepté de remplacer deux collègues en surveillance de brevet blanc, consolé deux élèves qui se faisaient pipi dessus à l’idée dudit brevet blanc, me suis rendu compte que j’étais décidément trop irritable en ce moment, ai rédigé deux billets de blog, me suis rendu compte que les horaires du conseil pédagogique n’étaient pas corrects, en ai parlé avec Cheffe Adjointe.

Tu t’ennuies jamais à Ylisse. Tu te reposes jamais non plus.

Mais au moins, je suis dans la salle où compose H. avec qui je me suis récemment engueulé. En me voyant il a eu un grand sourire : «Monsieur c’est vous qui nous gardez ?»

Voilà. Je vous garde.

Mercredi 13 avril

Les jours qui tirent. Quand tu es prof, ce sont les jours où tu as l’impression que ça ne s’arrêtera plus. Où chaque heure est un mur. Où chaque journée est insurmontable. Où tu hyperventiles à la simple idée de ton prochain cours de latin (avec 8 quatrièmes, qui ne parlent jamais à plus de 6 décibels). En plus c’est trop pas juste, j’ai plein de trucs à faire et je veux jouer à Dark Souls 3.

Les jours qui tirent me changent en drama queen.

Vivement les vacances.