Hier soir, T. théorise que, de temps en temps, on fasse lire à nos élèves de mauvais textes. De très mauvais textes. Juste histoire de mettre en perspective ce qu’on leur propose habituellement. Qu’ils comprennent que oui, Molière était loin d’être un guignol et qu’Hugo maniait pas trop mal le quatre couleurs.
Je rigole à l’idée. Et je me souviens. Que durant mon adolescence, j’étais totalement rebelle à toute considération stylistique. Une histoire était une histoire. Point.
Jusqu’au jour où j’achète au supermarché du coin Les liens d’Azur. Il y a de quoi faire rêver l’ado biberonné depuis le CE1 au Seigneur des Anneaux que je suis alors. : de la magie, une héroïne amnésique, un dragon ronchon…
Seulement voilà. Ça coince. Les phrases se traînent maladroitement, les dialogues sont grotesques, les descriptions d’une pauvreté infernale. Je comprends l’idée. Mais je n’y crois pas. Je peste : “Ça pourrait être si bien ! Il faudrait juste que ce soit… Que ce soit mieux écrit.”
La guerrière Alias vient de me faire découvrir qu’on peut porter une armure qui met les nénés en valeur l’importance du style.
Je me demande quelle gueule fera l’intendant quand je passerai ma prochaine commande de bouquins…
C’est l’une des questions qui revient le plus souvent à la suite d’une étude de texte. Lorsque nous terminons de lire une nouvelle de Maupassant, lorsque Persépolis s’achève, quand défile le générique des Autres. Pourquoi ? Pourquoi ça s’arrête comme ça, pourquoi on ne répond pas à toutes les questions ?
Cette année, je commence à me dire qu’il y a finalement beaucoup moins d’immaturité dans cette question que ce que j’ai toujours cru. Les mômes se révoltent, parce que la fiction ne leur apporte pas toutes les réponses. À quoi ça sert, d’avoir lu tout ça, d’avoir travaillé, si, au bout, on n’est pas récompensé par des explications, par la certitude qu’il y avait une raison à tout ça ?
Je suis encore un jeune prof, un tout jeune lecteur, un apprenti spectateur. Jusque là, je ne me rendais pas compte. Que la fiction, bien plus que ce que je ne le croyais, prépare les chiards au réel. Non, ce ne sera pas toujours cohérent. Non, il n’y aura pas toujours d’explication. La frustration sera là, parce que la vie, c’est exactement ça : une suite d’événement qui, parfois, souvent, ne débouche sur rien.
“C’est nul ! proteste M., une colère rentrée dans la voix. Du coup, on fait quoi, monsieur ?“
Je souris. Ils avent exactement ce que je vais répondre.
“Comme d’habitude. Vous vous demandez s’il y a une raison à une fin aussi insatisfaisante. Ou bien… – Ou bien on en invente une, c’est ça ? – Exactement. Comme ça, c’est vous qui décidez.”
Ce n’est un secret pour personne, la réforme du collège fait pas mal de bruit dans le petit monde de l’Éducation et tout ce qui tourne autour.
Et le bruit, c’est mauvais pour les nerfs. Ça finit par faire faire n’importe quoi. C’est ce qui est arrivé au très sérieux éditeur Bordas, dans le manuel de physique qu’il commercialise en vu de la rentrée prochaine. Prépare-toi, c’est du lourd.
T’es prêt ?
On est parti
Non, ça n’est pas une blague. L’année prochaine, les collégiens vont peut-être passer quelques heures à disserter sur l’électrocution de l’immortel – mais pas tant que ça en fait – interprète d’Alexandrie Alexandra. Paye tes comptes-rendus de journée avec les parents.
“Alors Chaïma, c’était comment l’école ? – Bien papa, on a appris comment à combien de tension on peut griller un chanteur de charme !”
Du coup, moi je dis, ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Si les manuels ne sont pas encore imprimés, voici quelques idées d’EPI. De rien c’est cadeau !
Sciences, technologie et société : Mettons en place la scénographie du prochain spectacle de Lady Gaga, avec effet pyrotechniques et tout le bordel.
Langues et culture de l’antiquité : “Des Chiffres et des Lettres”, une rétrospective depuis la création de l’émission jusqu’à nos jours.
Monde économique et professionnel : Recréons un système de pouvoir sur le modèle de Westeros dans Game of Thrones.
Corps, santé, bien-être, sécurité : Apprenons à pratiquer une autopsie sur les perdants de l’EPI précédent.
Langues et cultures étrangères : Revue de presse de la love story de Beyonce et Jay-Z (mais pas en anglais, non mais allô quoi, tu t’es cru à Harvard ?)
Information, communication, citoyenneté : Chaque élève crée sa chaîne youtube. Tu valides si tu as plus de likes que la moitié de la classe. #cool #hype
Transition écologique et développement durable : Réalisation d’exposés sur toutes ces stars qui sont devenues vegan et gluten free parce que c’est l’avenir tavu.
Culture, créations artistiques : Création d’un album de reprise des chansons de Maître Gims qui sera mis en ligne sur le soundcloud du collège. Et éventuelle participation des plus impliqués au casting de la Nouvelle Star.
Tellement, tellement hâte d’être à l’année prochaine…
Et je me dis que nous, les enseignants, avons notre rôle à jouer dans cette parité des rôles qui met tellement, tellement de temps à se construire. Alors oui, je le précise d’emblée : je crois fermement à l’égalité entre hommes et femmes, je pense que le fait de pouvoir éjecter un alien de son utérus n’est ni un but, ni une destinée mais une cocasse particularité biologique, du même genre que celle qui fait que les hommes tombent par terre quand on les frappe dans l’entrejambe. Oui je bascule dans le cliché, mais j’ai cette opinion et je n’en bougerai pas. Si ça vous défrise, j’en suis navré, mais le débat n’est pas ouvert.
Je lis cet article et me revient en tête une image absolument terrifiante. Nous sommes à la rentrée. Chaque niveau est convoqué dans la grande salle polyvalente pour la répartition des classes. Une centaine de chaises, divisées en deux moitié par l’allée centrale. Les troisièmes entrent, s’installent où il le souhaitent. Il n’y a eu ni concertation, ni prévision.
Cependant, toutes les filles se retrouvent d’un côté, tous les garçons de l’autre. Je n’exagère pas que je dis tous, hein. La séparation est parfaite.
Par la suite, bien entendu, ils intègrent des classes où l’on s’efforce de respecter la règle du 50/50. Les mômes auront des équipes de profs à majorité largement féminine. Scolairement, ils évoluent dans un milieu où tous ont les mêmes droits et les mêmes possibilités.
Et pourtant rien ne change. Ou si peu. Trois secondes de recherche sur internet suffisent à montrer que le sexisme a encore droit de cité dans notre pays. Et, membre de ma congrégation, je me sens responsable (mais pas coupable, parce que c’est contre-productif et ça ne sert que dans les talk-shows à la télé).
Quel est notre rôle, à nous enseignants, dans ce changement de société qui ahane ? Qui ne parvient pas, une bonne fois pour toutes, à démarrer ? Je ne parle pas ici du rôle des CPE ou des professeurs d’Histoire-Géographie-Éducation Civique. La tâche me semble trop immense pour la mettre sur leurs seules épaules. Et surtout, circonscrire la lutte contre la discrimination à quelques adultes dans un établissement scolaire est totalement contre-productif, limite malhonnête.
Depuis quelques temps, je mets un point d’honneur à traquer mes comportements parasites. Ça a commencé il y a plusieurs années, quand des élèves m’avaient expliqué que mon collègue J-M refusaient qu’on utilise “femme de ménage” dans sa classe. Oui c’était minuscule. Grotesque. Mais c’était un début. Une braise sur laquelle souffler.
Alors j’y vais petit à petit. Je mets un point d’honneur à faire découvrir autant d’auteur femmes à mes classes que d’hommes. J’ai des héroïnes plein mes clés USB et des figures historiques féminines dans mes exemples.
Mais ça, ce n’est que de la théorie. Les mômes accepteront les lubies d’un prof, lubies qui, finalement, ne les touchent pas personnellement. S’attacher à aller plus loin.
Lors du travail du groupe, exiger le grotesque quota “autant de filles que de garçons” (oui, je ne travaille que par groupes pairs), choisir pour B., qui rêve de devenir un petit macho, l’étude de la scène d’adieux entre Antigone et Hémon jusqu’à ce qu’il se rende compte que là, c’est quand même la fille d’Oedipe qui décide. Faire en sorte que M. et O. s’empaillent, d’égale à égal sur le rôle de Catherine Earnshaw dans Les Hauts de Hurlevent. Les faire transpirer, filles et garçons, sur des sujets ultra compliqués, où il faudra se confronter, se faire confiance, pour finalement se retrouver fier d’une production commune.
Sortir les filles des rôles “créatifs” et les garçons des rôles “techniques”. Ce sera I. qui écrira le scénario de cette mini-vidéo et L. qui le filmera, même s’ils auraient préféré l’inverse. Pourquoi ? “Bah on sait pas, monsieur.”
Nos pouvoirs sont bien entendu limités. Sortis du collège, les chiards continueront à évoluer dans une société où on crée des Kinder surprise spéciaux pour les filles (je vous jure) et des chaînes youtube pour les boys.
Mais merde.
Nos élèves passent plus de la moitié de leur période d’éveil au bahut. On ne cesse de nous expliquer à quel point cette période peut créer chez eux des traumatismes durables, du fait qu’ils sont dans une période particulièrement sensible de leur vie. Et si on renversait tout ça ? Si on acceptait une bonne fois pour toutes que oui, le collège est un lieu d’enjeux idéologiques forts, et qu’en tant qu’agents de l’État, nous avons la possibilité et le devoir de montrer aux chiards un modèle de société meilleur que l’actuel, modèle dont ils peuvent s’emparer pour le faire germer par la suite ?
J’enfonce probablement des portes ouvertes. Mais si elles l’étaient tant, je ne pense pas que Marie Camier-Théron aurait eu besoin d’écrire l’article que j’ai mis en lien au début de ce billet.
Toujours faire notre part. Avec humilité, certes, mais surtout avec rigueur.
Soirée avec L. L. est passionnante, drôle et hyperactive. Et psy aussi. On se raconte nos histoires, elle des bribes de ses consultations – secret professionnel oblige – moi des heures entières de cours – secret professionnel n’oblige pas du tout.
En rentrant, je me dis que c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles ce métier use, pour lesquelles je ne pense pas l’exercer toute ma vie : comme dans tous les métiers humains, être prof, c’est se brancher six heures par jour sur l’état émotionnel d’une centaine d’individus, et également d’un groupe. C’est tenter de comprendre dans leurs attitudes, leurs mouvements et leur langage, s’il pourront se prendre la découverte d’Anouilh dans la tronche ou s’il faudra plutôt opter pour l’approfondissement d’une notion. Tout en notant du coin de l’oeil le changement de comportement de M., qui est plus vive qu’à l’accoutumée ou le fait que D. semble ce matin dépourvu de colonne vertébrale, affalé qu’il est sur sa chaise. Être prof c’est être capable d’ubiquité pédagogique et émotionnel. Tout en restant serein. C’est se diviser l’air de rien.
C’est passionnant. Et éreintant. Parce que, pour moi, être prof est l’un des ces métiers dans lequel le recul est rarement possible. Tu donnes tout ou tu te plantes.
Nous sommes le 24 avril 2016 et je viens d’achever de regarder à peu près tout ce qui était regardable dans la série Doctor Who, dont je suppose que les plus fidèles de ce blog ne peuvent plus voir le nom en peinture. Histoire de bien vous fiche la paix avec ça jusqu’au mois de décembre prochain, date à laquelle la série reprend, petit compte-rendu de l’univers fictif avec lequel j’ai vécu de façon quotidienne ces deux dernières années.
Pour les deux derniers dans le fond qui ne seraient pas au courant, Doctor Who est une antique série de Science-Fiction, débutée en 1963, arrêtée en 1989 (l’année de naissance de ma soeur, j’espère que tu es fier de toi HEIN) puis ressuscitée en 2005. Ce qui explique le système de comptage des saisons un peu chelou : en gros, jusqu’en 1989, on compte en saisons, à partir de 2005 en séries. Il y a donc une saison 1 (1963) et une série 1 (1964), une saison 2 (2006) et une série 2 et ainsi de suite.
En résumé, le Docteur est un extra-terrestre d’apparence humaine qui voyage dans le temps et l’espace à l’aide d’un vaisseau, le TARDIS. Cet amusant dispositif a la capacité de modifier son apparence en fonction de l’endroit dans lequel il apparaît – l’idée étant de rester discret – mais, dès le tout premier épisode, un imprévu fait que l’engin reste coincé sous l’apparence d’une cabine téléphonique servant à contacter la police britannique dans les années 60. Qui plus est, lorsque notre héros subit des blessures trop graves, ou approche la fin de sa vie, il se régénère, prenant les traits d’une autre personne. Ce qui permet à un nouvel acteur de prendre la relève.
Comme le Docteur n’aime pas voyager seul, il invite souvent des compagnons à le joindre dans ses aventures. La plupart du temps des humains, qui forment le vecteur entre le spectateur et l’excentrique occupant du TARDIS.
Commencer à regarder Doctor Who, c’est prendre la température de sa captatio benevolentiae de façon extrême. Parce que c’est une série à petit budget, que les effets spéciaux sont loin d’être au top, que les situations sont souvent maladroites. Mais il y a derrière tout ça un enthousiasme délirant de la part des concepteurs. Sur ses cinquante années d’existence, Doctor Who n’est jamais aussi enthousiasmant que lorsqu’il expérimente, qu’il cherche la formule d’une stabilité qui, de toutes façons, ne sera jamais atteinte. De la Science-fiction flamboyante à l’horreur gothique en passant par quelques moments intimistes, cette fresque tente de chanter sur tous les registres.
Et puis, d’un point de vue très personnel, je pense que regarder Doctor Who, c’est faire l’expérience du transitoire attachement. On n’est jamais à l’aise, dans cette série. Parce qu’on sait que, même si cet acteur incarne le Docteur à la perfection, qu’il est “notre” Docteur, que son compagnon est absolument parfait, tout cela n’est jamais que transitoire. Le Docteur est inhumain. Trop brillant, trop infatigable. Un jour ou l’autre, ceux qui l’accompagnent pousseront les portes du TARDIS pour ne plus y revenir. Ou un autre visage prendra sa place. Pourrons-nous alors, nous, poursuivre l’aventure ?
Au-delà de tout sentimentalisme malvenu (j’adore le sentimentalisme malvenu), Doctor Who, c’est aussi une sacrée expédition archéologique dans l’histoire de la télévision, mais aussi de la narration. De l’attachante raideur des années 60 au mauvais goût euphorique des 80′s en passant par quelques expérimentations bizarres lorsque le Docteur s’essaye à la satire politique ou au discours écologique.
Après le visionnage de quelques centaines d’épisodes, se pose l’épineuse question : comment faire découvrir cette série à quelqu’un ? Quelques pointeurs :
– Je ne connais pas cette série, elle me fait peur et cet article est loin de me rassurer :
Regardez juste ces trois épisodes : Blink, Midnight et Listen. Mais surtout Blink. Si ça passe, enchaînez avec la Série 5 (2010 en gros). Elle marque le début de la phase actuelle de Doctor Who et permet une introduction en douceur dans l’univers.
– Qu’est-ce qu’il faut absolument voir de la nouvelle mouture de cette série, parce qu’on va pas déconner, la télévision des années 60, c’est un brin hardcore : La série 4. David Tennant, qui incarne le Docteur à ce moment, est probablement le meilleur acteur de l’époque moderne, les épisodes ne nécessitent pas de connaissance préalable de l’histoire et surtout, Catherine Tate joue le meilleur compagnon qui soit. Il s’agit de Doctor Who dans toute sa splendeur. Une série futée, inventive, qui ne se prend jamais au sérieux mais tente de se donner les moyens de ses ambitions. Et puis aussi les trois derniers épisodes de la série 9. La plus belle histoire de rupture qui soit.
– OK, je veux bien jouer le jeu. Je n’ai rien à faire dans les prochains mois, et la hype Game of Thrones me gonfle. Quel est le best of de toute la série ? Aaaah, nous y voilà. Alors, en plus de ce que j’ai cité plus haut, dans l’ordre :
– An unearthly child (saison 1) : Le tout premier épisode. C’est fait avec troisbouts de ficelle, mais on y croit. Les bases de ce qui allait durer jusqu’en 2016 sont déjà là.
– The Edge of destruction (saison 1) : Un des trucs les plus expérimentaux et les plus perturbants de tout Doctor Who. Et pourtant on est au tout début de la série. Tout l’épisode se passe dans un seul décor, le TARDIS, qui essaye de faire comprendre à ses passagers qu’il y a un souci dans ses circuits en les rendant tous dingues.
– The Daleks (saison 1) : Les Daleks sont une race extra-terrestre et les ennemis jurés du Docteur. Cet épisode nous les présente de façon magistrale et prouve qu’on peut avoir l’air effrayant quant on est une poubelle à pédale avec pour arme une ventouse et un batteur à oeufs.
– The Dalek invasion of the Earth (saison 2) : Les fameux Daleks ont conquis notre bonne vieille terre et c’est terrifiant. Le travail de création d’une planète désolée et la poursuite hallucinante dans un Londres désert sont des moments mythologiques de télévision. Dans aucune autre série, je n’ai vu les personnages aussi écrasés par l’unique travail de la caméra.
– The ambassadors of Death (saison 7) : Le Docteur est coincé sur Terre, employé par les services secrets. Il doit retrouver des extra-terrestres échoués suite à une mission diplomatique qui a mal tournée. Quand la série s’essaye à l’espionnage, c’est génial. Brillant niveau Chapeau Melon et Bottes de Cuir, excusez du peu. L’intrigue est passionnante et le compagnon de l’époque, le professeur Liz Shaw, brillante, calme et absolument pas impressionnée par son alien de camarade, est sans doute l’une des assistantes les plus réussies du Docteur.
– La saison 12 en entier : un monument. Le Docteur de l’époque est joué par Tom Baker, qui passait pour un acteur excentrique même chez les britanniques, c’est dire. Accompagné de l’intrépide reporter Sarah Jane Smith et du so british Harry Sullivan, il vit là ses aventures les plus sombres. En particulier à bord d’un vaisseau dont les occupants ont été contaminés par un organisme extra-terrestre qui les décime l’un après l’autre. Un certain Ridley Scott a participé à la conception de cet épisode…
– La saison 16 en entier : il s’agit d’une intrigue complète. Le Docteur cherche un artefact mystique, la clé du temps, accompagné d’une de ses semblables, Romana. Les épisodes sont parfaitement équilibrés et se suivent comme un véritable feuilleton, dans l’univers parfois décousu de Doctor Who. Le jeu sobre et juste de Mary Tamm est un pur plaisir.
– Enlightment (saison 20) : dans l’espace, un peuple immortel s’adonne à des courses de bateaux. Le Docteur et ses compagnons sont pris dans leurs manigances. L’un des épisodes les plus poétiques mais aussi les plus haletants. La présence d’un traître dans l’entourage du Docteur rend l’histoire d’autant plus passionnante.
– La saison 23 en entier : le Docteur assiste à son propre procès. Chaque épisode de la saison sert de pièce à conviction, pour l’attaque ou la défense. L’intrigue est donc parfois stoppée par les interventions du tribunal. Hormis le côté réflexif de cet objet télévisuel, l’acteur jouant le Sixième Docteur et sa compagne de la deuxième moitié, Mel, sont absolument adorables.
Et sur ce… bon dimanche… ou bonne exploration du temps et de l’espace.
Journée rangement. C’est l’une des plus grandes énigmes de mon existence. Depuis 8 ans que je suis prof, j’ai appris à préparer mes cours correctement, à organiser des plannings, à distribuer devoirs et documents, à les récupérer en tant et en heure. Je peux, de mémoire, me souvenir des derniers résultats d’à peu près tous mes élèves ainsi que de leurs difficultés.
Bref, j’ai réussi à m’organiser.
Alors POURQUOI au nom du grand Cthulhu POURQUOI une semaine après chaque rentrée, mon bureau ressemble-t-il à une prairie sur laquelle on aurait laissé s’ébrouer Genghis Khan, Wu Zetian et Hannibal ?
Dernier jour d’école ouverte. Petit déjeuner dehors pour les mômes, en compagnie des profs et de Cheffe Adjointe. Du coin de l’oeil, je repère E. E. est en 5ème : il n’y a aucune activité prévue pour ce niveau aujourd’hui. Il fait un foot alors que, une semaine plus tôt à peine, il marchait à grand-peine avec une béquille. Bizarre. Mais mes réserves d’empathie ont atteint leurs limites. Il n’y a plus de place dans ma tête pour une seule préoccupation d’élève.
On finit les révisions en assistant à la répétition générale d’un spectacle de la 6ème à option musique de Monsieur Vivi. Les mômes sont impressionnants de maîtrise, après 8 mois à peine dans cette classe. Absolument pas impressionnés par les grands troisièmes, ils s’éclatent. Les voix et les corps placés, du feu dans les yeux. Le public hallucine et n’ose pas respirer sans leur autorisation.
On sort manger un morceau entre profs, pour constater que les élèves artistes se font une bouffe dans la pizzeria du coin. Je me marre.
“Mon dieu, qu’est-ce que tu es en train de les faire devenir, dès la sixième ?”
Je fantasme un Glee à Ylisse. Comme l’a bien dit Monsieur Vivi, ces gamins n’auront pas les mêmes soucis que les autres. Et la différence est toujours positive, dans ce bahut.
Mais il est temps.
Temps de laisser tomber le masque, de prendre le RER. Temps de n’être l’espace de quelque jour, que le passager de vaisseaux spatiaux, le vent dans les cendres, le coureur apocalyptique.
A. n’est pas content, A. boude et quand ça lui arrive, je lui trouve une irrésistible tête de gros bébé.
“Alors vous les profs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit !”
Tout est parti d’un travail sur une rédaction, dans laquelle un révolutionnaire vénézuélien – on parle révolutionnaires vénézuéliens à l’École Ouverte, c’est trop la hype tavu – doit expliquer, dans un discours, les motivations de son combat. A. a rigolé.
“Vous monsieur, vous auriez jamais fait ça, vous battre pour la liberté. – Vous n’en savez rien, A. – Mais faut pas vous énerver, monsieur, c’était juste une question ! – Je ne m’énerve pas. Je vous réponds. – Alors vous les profs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit.”
A. est dans la phase adolescente où toute remise en question est impossible. Et ce que j’aimerais lui dire lui déplairait souverainement. Il parle un langage cassé. Sa maîtrise du français est bourrée de lacunes, ses structures grammaticales se cassent la gueule, même à l’oral. Et nombre de ses phrases sont mal interprétées. Plus que son comportement, c’est ce qui amène souvent à ce qu’on le reprenne de volée. En particulier les professeurs de français donc. Dont A. abhorre les demandes de précision.
En soit ce n’est pas grave. A. est en troisième. S’il le souhaite, sa maîtrise de la langue va s’étendre. Mais de plus en plus, je me dis que ce combat est essentiel. Urgent. Jamais le langage n’a eu pouvoir aussi dévorant qu’aujourd’hui. Ce ne sont pas les informations, les images ou les données qui circulent le plus vite, le long de nos technologies actuelles : c’est la parole. Quelque chose se passe à l’autre bout du monde et on n’informe pas : on en parle. Formuler, dissimuler, ajuster sa parole : les nouveaux sortilèges.
Plus que jamais, la responsabilité des profs de français est écrasante : donner des outils pour que les mômes s’y retrouvent dans cette jungle.
Les mômes quittent la salle en discutant de façon animée. J. se tourne vers moi, l’air un peu blasé.
“Monsieur, dites à A. qu’elle est pas sataniste, cette chanson.”
C’est reparti. Satanisme, conspiration et petits hommes verts.
“Laquelle ? – Elle EST sataniste, m’sieur ! Celle ou ça dit “les démons m’applaudissent et les anges me sifflent.” Non mais vous entendez ce que ça dit ? – En effet ça n’est sataniste. C’est peut-être une métaphore qui… – Alors vous les professeurs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit !”