Mardi 3 mai

Vie de classe. Pour la énième fois, j’explique aux Troisièmes Orphée comment fonctionne le calcul des points du brevet :

“Ah mais en fait c’est trop facile de l’avoir le brevet !
– Évidemment, regardez le nombre de gens dans votre entourage qui l’obtiennent.
– Mais alors pourquoi vous nous prenez la tête avec sans arrêt ?”

Toujours. Cette. Putain. De. Question. J’inspire un grand coup et réfrène un hurlement primal (c’est une blague. En fait de hurlement primal, mon mètre soixante-dix sept flinguette sort une sorte de bêlement contrarié.)

“Le but ce n’est pas que vous l’ayiez. Le but, c’est que vous ayiez le meilleur résultat possible.
– Pour quoi faire ?
– Pour vous prouvez que vous en êtes capable. Que vous êtes fort. S’il vous manque vingt points pour avoir le brevet, essayez d’obtenir une mention. De faire mieux que les autres.”

Silence.

“Mais… à quoi ça sert ?
– À se sentir fier de soi. Tenter d’être le meilleur est l’une des premières sources de motivation.”

Et là, Sucker Punch. Le coup que je n’avais pas vu venir.

“C’est très narcissique de se dire ça, monsieur.”

Les autres mômes hochent silencieusement la tête.

“Mais vous avez le droit, d’être narcissiques. De vous dire que vous allez faire mieux que tout le monde !
– Mais non ! Ça se fait trop pas !”

Les quinze minutes suivantes se passent à faire l’éloge de l’orgueil et de la fierté. Je sors de cette séquence complètement sonné, et m’en ouvre à T., sur le chemin du retour. Celui-ci me demande :

“À ton avis, à quoi ce manque de confiance est-il dû ?”

Spontanément, ma réponse serait “à nous”. À moi en tout cas. J’enseigne à Ylisse, en REP +. Peut-être y a-t-il, dans ma façon de transmettre, dans mes cours, dans ma gestuelle, quelque chose de condescendant. Qui montre que je prends des précautions, que je n’y vais pas à fond parce que, mon dieu, j’ai face à moi de pauvres petites choses défavorisées.

Une priorité s’ajoute à l’interminable liste des urgences : rendre aux chiards leur fierté.

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