
M. est l’une de mes élèves les plus insupportables. M. passe le plus clair de son temps à contempler le monde derrière sa mèche avec, au mieux un sourire vaguement ironique, au pire l’air de quelqu’un qui écouterait l’intégrale des discours de Jean-François Copé sans interruption.
M. sait tout, a tout vu. M. n’apprend pas ses dates en Histoire parce qu’elle ne croit pas à la chronologie. (sic) M., une fois, elle a failli mourir (elle est tombée en roller devant le collège). M. voulait être journaliste. Et puis coiffeuse. Et puis écrivain. Et puis travailler c’est pour les nuls. Et puis re-journaliste. L’expression préférée de M. c’est “Non mais je sais, hein, c’est pas la peine de me le dire.”
À côté de ça, M. a des côtés éminemment sympathiques. Elle prend les nouveaux élèves sous son aile, n’aime rien tant que filer un coup de main lorsque ses condisciples sont paumés et fait une secrétaires hors-pair pour les comptes-rendus de réunions. Mais elle rendra à chaque fois ces services en battant le record du monde de passivité-agressivité.
Et puis l’autre jour, ça m’a frappé.
M. est furieusement gothique.
Elle a beau être la seule blonde aux yeux bleus de tout Ylisse, au fond d’elle, il y a du lyrisme et le sens de la mise en scène. Il y a de la mélancolie et des vols de corbeau, il y a du noir et d’anciens châteaux, et surtout, il y a ce sentiment que personne ne comprendra jamais cette mélancolie qui vous assaille de façon furieusement esthétique.
M. est gothique mais ne le sait pas. Parce qu’il lui manque les références culturelles. M. aimerait rendre son nihilisme classe mais on ne lui propose pas la nourriture qui va bien. Alors en attendant, elle est a elle toute seule les trois gothiques de South Park.
L’autre jour, elle s’est pointée en classe avec sous le bras Ange et Démons de Dan Brown, en savourant les regards effarés que ses camarades posés sur le pavé. Tandis qu’elle approchait la chose de mon bureau, j’ai senti mon ulcère menacer de perforer.
“Vous connaissez, monsieur ?
– Hmmm ouiiiiii…
– C’est tellement bien. Il y a des secrets, et des trucs occultes. Et c’est inquiétant.”
Je ne pouvais pas laisser les choses prendre cette tournure. Alors j’ai montré à M. : Edgar Allan Poe, Lovecraft et Lautréamont. Mallarmé et Francis Bacon. Sheridan le Fanu et Bram Stoker. Elle a ouvert de grands yeux. Pour une fois je pouvais voir les deux.
“C’est génial, c’est trop ce que je pense !”
J’ai tellement hâte. Que l’année prochaine, au lycée, M. se teigne les cheveux en noir, sous les hurlements de ses parents. Qu’elle s’habille en cuir, couse des clous à son blouson H&M et se lance dans des déclamations de poésie de son cru, tandis que les potes adeptes de metal lyrique qu’elle aura rencontré hocheront la tête, l’air pénétré. J’ai tellement hâte qu’elle évacue ça de son système.
Ylisse est un monde passionnant, riche et attachant. Mais pour certains de nos Troisièmes, il devient étriqué.
Et c’est tant mieux.