
La série de jeux Persona est l’un des trucs les plus importants dans ma vie et je ne plaisante pas.
Parce que, entre autres, elle résonne avec ma façon d’enseigner. Persona, c’est un jeu dans lequel tu joues des lycéens. Le jour, il vivent leur vie quotidienne, étudient, sortent, effectuent de petits boulots.
La nuit, ils explorent des mondes fantasmatiques, issus de leurs inconscients et combattent leurs peurs les plus sombres.
Le génie de cette série est qu’elle met en résonance ces deux parties de la journée. Mener une vie quotidienne épanouissante renforcera les capacités à renvoyer les adversaires dans les cages. De la même façon, vaincre des monstres fera des personnages des adolescents plus équilibrés dans leur existence de tous les jours.
N’en déplaise à la réforme du collège 2016, je vois le bahut comme la seconde partie de ce jeu. Oui, le bahut est ce terrain d’aventures étranges, dans lequel on entre sans vraiment le vouloir. Il est rempli de corridors sombres, de créatures étranges, et surtout d’inconnu. Oui, jour après jour, les mômes vont découvrir des idées que les bousculeront, qui changeront la façon dont ils voient les choses et parfois les révolteront. Et oui, partir du quotidien des élèves me semble aller à rebours de l’image que je me fais du métier.
Comme ce lundi. Ce lundi, on découvre Médée. Médée la sorcière. Médée, dont la légende ne comporte “que des méchants m’sieur i” Jason le vaillant salaud adultère, Médée l’infanticide petite-fille du Soleil.
Médée que les élèves attaquent sans entrain. En retombant dans leurs habituels travers de lecture fragmentée.
“Que prépare-t-elle, Médée. Quelqu’un ? M. ?
– Pfff… De la sinistre.
– Vous êtes sûre ?
– Bah oui, c’est écrit : “De la sinistre, elle prépare.”
Comme toujours continuer. Neutre.
“Lisez plus loin.
– De la sinistre elle prépare le filtre… Azy ça veut rien dire !“
La révolte. Toujours la révolte face à l’inconnu. Mais ils sont dans un donjon de Persona. La difficulté n’est pas là pour les écraser. Elle est là pour être surmontée, par divers moyens, par l’équipe toute entière. Geste de A. dans un coin.
“Monsieur, pourquoi la sinistre. C’est un nom ?”
Aaaah.
Et on est parti. Leur faire comprendre par la nature des mots la sinistre senestre, la dextre droite. Petit à petit, le “noeud des maléfices” de la magicienne se dénoue et sa sorcellerie apparaît en plein jour. Cette enchanteresse perdue dans l’Antiquité, cachée dans les ténèbres se dévoile. Parce que l’intrigue semblait insurmontable et qu’en se lançant conjointement à l’assaut, les mômes l’ont faite vaciller. Parce que leur prof leur a rappelé tout ce qu’ils savaient. Et montré tout ce qu’il restait à découvrir.
Plus j’avance dans cette carrière, moins je pense que l’élève constitue l’alpha et l’omega de l’enseignement. À moins qu’on ne souhaite construire une armée d’Ourboros, condamnés à se nourrir d’eux-mêmes infiniment. Je veux que ces chiards soient les héros d’une épopée, courent le longs de dédales improbables et trouvent chaque fois en eux la force de surmonter un obstacle qui aura été sagement conçu, pour faire ressortir ce qu’il y a de meilleur, de plus profond en eux. Pour que parfois, le maître des lieux lui-même se retrouve soufflé de la facilité avec laquelle les héros ont vaincu ses chimères.
Alors certes. Le rôle du héros comme celui de l’initiateur sont infiniment périlleux, abstraits, et sans doute beaucoup moins rationnels socialement, que ceux de point central et de chef d’orchestre discret auxquels les différents évolutions du rôle d’élève et de prof semblent nous mener petit à petit.
Mais, dussé-je être grandiloquent, rétrograde et ridicule, ce sont ceux qui me plaisent.