
C’est le printemps, nous revoilà dans le grand 8 émotionnel. Hier, je me suis enregistré en train de lire et j’ai décidé qu’aujourd’hui, je ferai cours avec ma voix de conteur. À savoir plus grave, plus posée et plus expressive. La voix que j’aimerais avoir au naturel, si c’était pas aussi crevant.
Et ça fonctionne. Les 5èmes ne bougent pas d’un poil, pas plus que les 3èmes, que je pousse dans leurs retranchements, niveau grammaire (par “pousser dans leurs retranchements” j’entends déterminer les valeurs d’un passé simple, ça reste moyennement violent). Poussé par le zèle, j’oublie qu’aucune méthode est universelle, et c’est de mon timbre de stentor que j’exige de B. qu’il cesse de tournicoter dans la classe, quand, lorsque je porte ma voix normale, je me fends d’une répartie rigolotte.
Orage sur la face de B. qui, habituellement, participe et bosse un minimum. Pendant deux heures, il refusera de me regarder. Et il faudra que je le garde près de vingt minutes après le cours pour le convaincre que NON, je ne suis pas un émissaire de Satan, et que NON mes parents ne se sont pas rencontrés dans le seul but de donner naissance à quelqu’un qui allait le tourmenter. Privilège de l’expérience : il y a quelques années, ce genre de confrontation me foutait par terre et me poursuivait les jours suivants. Je ressors de cette conversation mécontent d’avoir gaffé, mais absolument indemne. Ma persona de prof a fini par gagner quelques niveaux.
L’après-midi, T., qui passe habituellement le plus clair de son temps à grommeler, m’envoie des sourires radieux : “Ah monsieur, j’aime trop quand on fait de la grammaire ! Au moins on sait où l’on va !”
M. aussi sait où il va. En seconde générale. Cela fait près de six mois que ma géniale collègue I., pourtant, lui explique que ses compétences et sa personnalité forment la chouette recherche d’un accident nucléaire en Seconde. M. n’aime pas approfondir, a toute la maturité d’un élève de cinquième, et aime bien avoir de bonnes notes. En français, il aime bien les dictées mais pas trop les rédactions parce que “on ne peut pas apprendre par coeur.” Mais pour lui, pour sa soeur et sa maman, il doit aller en seconde générale. Parce qu’il n’est pas bête. Et quand on n’est pas bête, on va en seconde générale. I. est épuisée. Aussi épuisée que lorsque j’explique à S. que NON être “ingénieur” n’est pas un projet précis d’avenir, que si tu n’aimes pas trop les maths, la 1ère S. risque d’être problématique, qu’il hoche la tête pour me dire qu’il a compris et qu’il me rend une fiche de voeux post-troisième où ne figurent QUE des demandes de seconde générale. L’orientation est en phase de devenir un libre service. À nous, les profs, de nous démerder pour que les élèves obtiennent ce qu’ils veulent. À savoir la certitude qu’ils ne sont “pas bêtes”.
Vendredi groggy. Un soleil éclatant rayonne vaillamment au milieu de gros nuages gris. Devant les murs du collège, quelques gamines me crient qu’elles “m’aiment trop m’sieur ! Et on rigole même pas hein !”
Giboulées de printemps.