
Ce soir, dernière réunion au sujet de l’orientation des troisièmes, au sortir du collège. J’ai mis un noeud papillon parce que que :
1. Les nœuds papillons sont cools.
2. Vu que mon seul stylo encore en état de marche est en plastique souple et se termine par une tête de vache orange, je dois tenter de garder un tant soit peu de dignité.
Dignité qui va être mise à rude épreuve dès son entrée sur le ring. J’accueille pour premier challenger, S. S. qui prouve que l’on peut allier excellents résultats scolaires et déconnexion totale de la réalité. Il est tellement à l’ouest que c’en est comique. S. est incapable de retrouver la salle où il a cours si on le laisse à lui-même, se plante de plusieurs semaines dans les dates et est le seul à être venu en noir lorsque, pour les besoins d’un projet photo, on avait demandé à tous les élèves de la classe de s’habiller en blanc.
Là, accompagné de sa maman, il me présente fièrement sa fiche d’orientation que, pas fou, j’ai demandé à ce que les mômes remplissent d’abord au crayon à papier.
“Euh… S., il y a une petite erreur, là non ?
– Où monsieur ?
– Là. Vous avez demandé deux fois le même lycée avec la même option.
– Non non, je vous explique ! (S. adore expliquer) Comme ça les gens verront que je veux VRAIMENT aller dans ce lycée et comme ça, paf, ils me prendront ! Malin hein ?”
Je me retiens de laisser ma tête tomber sur la table à grand bruit, tandis que la mère opine joyeusement du chef. Après avoir passé un certain temps à expliquer qu‘on n’est pas dans Super Mario et que huit champignons demandes n’augmenteront pas ses chances d’autant, je parviens à le convaincre de me corriger sa feuille et je subodore que la soirée va être longue.
Débarquent ensuite L. et son papa. De la haine froide et blasée qu’elle me portait l’année dernière, L. a évolué vers l’affection franche et chaleureuse. Chaleureux n’étant pas l’adjectif dont je pourrais qualifier son papa qui me rappelle une version de Vladimir Poutine qui souffrirait d’une rage de dents. À la dernière réunion, j’ai osé lui avouer qu’il faisait flipper sévère sa gamine. (et me suis exilé trois semaines dans les catacombes parisiennes par la suite) Le type vient s’asseoir et m’écoute sans un mot débiter mon laÏus. L. s’en sort très correctement ce trimestre, ses vœux sont réalistes, tout va bien, il faut juste qu’elle apprenne à prendre confiance en elle. Le père fixe sur moi un regard qui me donne l’impression de me retrouver tout nu sur la banquise un soir d’orage :
“Vous avez raison, vous savez. Elle est très timide. Depuis notre conversation je me demande… Vous… Vous pensez que c’est à cause de moi ? J’y pense tout le temps, vous savez ? Je ne veux pas lui faire peur, elle fera ce qu’elle veut. C’est juste que… que je m’en fais, pour ma petite fille !”
Incroyable. Le mec qui me tétanise me regarde tout recroquevillé, sous le regard attendri de sa môme. Me voilà à le rassurer, à le remercier de se préoccuper à ce point du bien-être de son enfant.
Pas le temps d’en sourire. Miracle, débarque enfin la maman des Demoiselles de Rochefort que je taque depuis le début de l’année, tel Gordon Ramsay traquant la crasse dans les frigos industriels (on notera la qualité de cette comparaison éminemment culturelle). Elle s’asseoit, l’air profondément agacé. Ses deux gamines la flanquent et un démon me murmure à l’oreille que si les trois s’habillaient de la même façon, je serais bien en peine de distinguer l’adulte.
“Je suis là pour quoi ?
– Pour parler de l’avenir de vos filles. D’ailleurs je voulais savoir : elles m’ont dit qu’il était question qu’elles déménagent. Est-ce toujours d’actualité ?
– Ouais. Non. Pas trop. Je sais pas.”
N. et N. m’ont fait la même réponse toute l’année. Elles se contentaient de répéter ce qu’elles entendaient. Les deux filles ont l’air au paroxysme de la gêne et poussent timidement leur feuille vers moi. Elles l’ont parfaitement remplie. Bac Pro commerce pour l’une, Seconde ST2I (médico-social en gros) pour l’autre. Ce qu’elles souhaitent.
“Pourquoi elles font pas seconde générale ?
– Vos filles ont un projet, madame. Et les compétences qui correspondent. Et N. m’a expliqué qu’elle en a assez de l’école telle qu’elle la pratique. Une seconde professionnelle lui permettra d’aller voir ailleurs, de se rapprocher du monde du travail, de ses envies…
– Ouais… Mets seconde générale en premier, chérie.“
Les Demoiselles me jettent un coup d’oeil, pétrifiées.
“Madame, je crois que je me suis mal exprimé…
– Hmm. Au revoir.”
Elle se lève, parée de toute l’indifférence du monde, me laissant comme un con. Et je n’ai pas le temps de faire un esclandre, d’autres parents arrivent. Tous différents. Des qui ont tout compris, des qui posent mille questions (”Maaaais si jamais le lycée ou ma fille veut aller il FERME, on fait quoi ?” “Option cinéma, ça veut dire qu’il va tourner dans des films ?”)
Et puis arrive H. et son papa. H. galère un peu en classe. Bosser, il n’aime pas trop ça, mais il se plaît plutôt au collège. H. a passé un entretien pass pro, qui est un oral lui permettant d’être plus facilement admis dans la filière qu’il vise, en l’occurrence les métiers de la sécurité. Ça c’est plutôt bien passé. Pourtant…
“H., monsieur, pourquoi l’entrée d’H. dans les métiers de la sécurité n’est-elle qu’en cinquième position ?”
Il y a une classe folle et un léger tremblement dans la voix du papa d’H. quand il m’explique. Qu’H. a envie, très très envie d’entrer dans la police (H. a les yeux qui brillent et la tête qui affirme, oui oui oui.) Mais H. n’est pas français, il est né en Haïti. Et peut-être, sans doute, qu’à l’issue de ses études, il ne sera pas naturalisé. Peut-être que travailler, ça va être très dur.
Je suffoque et lève la main vers V., la conseillère d’orientation. Qui écoute attentivement et qui, comme moi, balbutie. Qu’il ne faut pas baisser les bras. Passer des diplômes. Il faut faire… quelque chose, contacter l’assistante sociale, sans doute. Je fixe H. et il a dans les pupilles une gentillesse et une intensité que j’y vois rarement. Un appel à l’aide poli et pudique.
Auquel je ne peux pas répondre ce soir.
Et je finis par E. E. mon élève amorphe, qui arrive avec son père et sa sœur à 19h10, quand j’ai bien précisé l’autre jour que la réunion finirait à 19h, quoi qu’il arrive.
“Madame, monsieur, E. Alors E. vous avez rempli votre fiche ?
– Non.
– On en avait parlé pourtant… Que ferez-vous l’année prochaine ?
– Je sais pas.
– De quoi avez-vous envie ?
– De rien.”
On bosse avec E. depuis six mois. Il a vu le CPE, la conseillère d’orientation et l’assistante sociale. Des adultes concernés l’entourent, de sa famille un peu larguées à ses profs déglingos.
En pure perte.
Et je me demande.
Je me demande si, finalement, ça ne convient pas à E. Qui me regarde sans la moindre trace de révolte d’antipathie ou même de refus dans le regard. E. n’a pas l’air si malheureux. Peut-être, au fond, que ça lui convient. D’être posé là. Pendant que d’autres se démènent pour lui imaginer une vie, lui existe.
Et peut-être que ça lui suffit.
Mais non. Non ce n’est pas possible. Et puis je n’ai pas le droit de penser ça. J’explique sèchement que j’exige trois projets d’orientation pour demain, que je je ne lâcherai pas avec ça, que je fixe un nouveau rendez-vous pour dans 48h. Passé ce délai, je prends tout en main et personne n’aura rien à dire.
Je suis furieux. Furieux contre la famille d’E. qui ne se préoccupe pas plus que ça de leur môme, furieux contre E. qui prend un chemin d’existence qui me terrifie, furieux contre mon impuissance.
S. propose de me déposer à la gare de RER. Le soleil calme de sa voix et de son sourire m’apaisent immédiatement. Elle aussi en a gros sur le cœur, pourtant. Elle me raconte que le frère d’une de ses élèves, major de promo, ne trouve pas de boulot dans le bâtiment, secteur en plein boum, du fait de son nom et de ses origines. Un pestiféré d’Ylisse.
“C’est pour ça que je vais partir bientôt” conclue-t-elle “Je peux apporter beaucoup mais je ne peux pas, je ne dois pas tout apporter.”
Je suis rentré chez moi et depuis deux heures j’écoute les morceaux les plus épiques possibles. Mon idéal a besoin d’électrochocs.