Jeudi 19 mai

C’est parti pour l’une de ces réunions OBLIGATOIRES dont le bahut a le secret. J’ai écrit OBLIGATOIRE parce que c’est ce qui était noté dans l’emploi du temps de la semaine. Lors de cette réunion, j’ai été désigné volontaire par la direction pour faire le compte-rendu d’un stage effectué…

Au début de l’année dernière.

La logique du bahut m’échappant définitivement, je tente donc de masquer mon scepticisme en racontant comment perdus dans les montagnes siciliennes, les quelques heureux participants de ce stage se gavaient de tomates séchées bio entre deux sessions de jeu de rôle durant lesquels on se reniflait (et où l’on dissertait sur des photos pornos, mais ça, je le tais. Chut).
Ce sont d’excellent souvenirs mais l’évocation en est gâchée par cette tendance au bahut qui perdure telle une mycose : on nous prend pour des mômes. Du coup, on inscrit en gros OBLIGATOIRE sur les feuilles de réunion et les profs se retrouvent comme des mômes à se regarder en se demandant comment va réagir le voisin. Et ça m’agace.

Durant cette journée gruyère (8 heures de présence au collège pour deux heures de cours, comme tous les jeudis, donc), j’ai la joie et le bonheur de recevoir un papa d’élève à qui j’ai eu le malheur, lors de la réunion de mardi, de laisser mon nom de famille. Le voilà donc qui s’est présenté tranquille Émile au collège à 15h, sans se renseigner quant à mon emploi du temps, parce qu’il voudrait savoir s’il a bien rempli la fiche d’orientation de son fils. Le souci éducatif dispute au sans-gêne et après avoir remarqué d’un ton quelque peu tiède, à côté duquel le zéro absolu fait figure d’aimable été indien, qu’il eût été bien urbain qu’il demandât un rendez-vous avant de se ramener je m’assois à ses côtés, permettant à la très courageuse assistante d’éducation qui s’occupait de lui de pouvoir recommencer à bosser.

Le père est très heureux et tient à le faire savoir. Bénédiction sur ma tête, moi qui me tue à offrir à son fils des lendemains de bonheur (j’ai la fibre lyrique, mais j’ai quand même du mal à discerner lesdits lendemain dans le vert salade passée de la fiche d’orientation), bonheur à ma congrégation, joie sur l’établissement, nous sommes exceptionnels. J’aimerais être touché par autant de gratitude, mais je suis atrocement humain sur le coup et concentre toute mon énergie dans la suppression de mon hilarité. Il me faut vingt bonnes minutes pour me dépêtrer du flot de félicité qu’il me souhaite et me réfugier dans la salle des profs, dans laquelle je laisse libre cours à mon hilarité. 0 pour ma charité sur le coup.

Avec les latinistes, nous continuons le cours sur la sorcellerie et les superstitions. Petit sourire de A. : “Monsieur, en fait les chrétiens au départ, c’était un peu des gens bizarres dans leurs souterrains ?”

Alors que je franchis les grilles du bahut, L. m’interpelle :

“Vous vous reposez bien ce soir, hein monsieur. On part tôt en sortie demain !”

Départ d’Ylisse à 6 heures.

Argh.

ARGH.

Demain sera d’un autre monde.

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