
Quelle journée mes amis quelle journée.
Résumons : il y a quelques mois, j’accepte innocemment d’encadrer une sortie scolaire de troisièmes à Verdun parce que je n’y suis jamais allé, qu’il s’agit de la classe dont je suis professeur principal, et que j’aime me lancer dans des projets sur lesquels je n’ai aucune connaissance. Et puis deux ou trois milliards de trucs contribuent à me faire oublier cette bête promesse.
Jusqu’à aujourd’hui où, à 4h30 du matin, la délicate musique de mon téléphone me fait émerger, tremblant d’un rêve mêlant Léa Seydoux, un tapis volant et des emprunts fantômes. Ignorant que le moindre atome de mon corps me hurle que, se lever à cette heure-ci pour une autre raison qu’aller accepter un prestigieux prix littéraire c’est de la VIO-LENCE, je me traîne jusqu’à la cuisine (j’habite un appartement parisien, en vrai ça veut dire faire quatre pas), englouti une succession de truc que j’espère correspondre à un petit déjeuner quelque part sur cette planète, avant de gagner ma salle de bain J’arrive à accomplir à peu près correctement les opérations lavage, séchage, rasage… Mais bien entendu, le destin trouve que tout cela manque bien trop de ridicule et, au moment où je commence à me brosser les dents avec entrain, je me rends compte que j’ai étalé une généreuse couche de crème hydratante (car OUI je prends soin de mon épiderme contre les agressions extérieures, un teint rose et frais étant un gage d’assurance et d’autorité naturelle) au lieu du dentifrice habituel.
Ça commence bien.
5h40 du matin, j’arrive en voiture avec B., la très courageuse collègue d’Histoire-Géo, à Ylisse. B. est au bord de la syncope car elle est venue jusqu’à chez moi en Vélib’, dont la maniabilité n’est pas sans rappeler celle d’un char à bœuf de la Haute Antiquité.
Nous sommes accueillis par l’association d’anciens combattants qui nous accompagne dans ce voyage et dont les membres semblent très très très heureux de s’être levé aux aurores pour se taper trois heures de car. On ne peut pas en dire autant des élèves de 3ème Orphée et de 3ème Tortignon qui, eux, oscillent entre l’indifférence vaguement hargneuse et les signes ésotériques pas franchement rassurants à notre encontre. Je vérifie qu’aucun d’entre eux ne cache une poupée vaudou à notre effigie, leur demande s’ils ont tous fait pipi (”ouiiiii”), s’ils ne sont pas sujets au mal des transports (”noooon”) et s’ils ont tous déjeûné (”ouiiiii”). B., T., un autre collègue d’Histoire et Y., le CPE entassent les troupes dans deux bus. Je suis en charge avec B. de la 3ème Tortignon et de quelques anciens combattants. En montant dans le bus, je remarque avec résignation que tous les garçons du groupe se sont placés à l’avant et les filles à l’arrière. J’essaye d’ignorer le fantôme de Rosa Parks qui me fixe d’un air accusateur et fait l’appel. Une des personnes âgées que nous appellerons Frénégonde recompte derrière moi et me confirme que tout le monde est là. Manoeuvre à laquelle elle se livrera à chaque. Fois. Que. Nous. Monterons. Dans. Le. Bus. Soit sept fois.. Nous partons presque à l’heure, tout le monde a l’air fatigué mais à peu prêt satisfait d’être assis. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Franchement ?
Il est 8h30 et nous sommes sur une aire d’autoroute entre le Néant et l’Inconnu. L’un de nos vétérans est allongé sur le remblai en béton de chiottes à la turque, les pieds sur le lavabo, tentant de se remettre du malaise vagal qui l’a frappé après une heure et demie de trajet. S., un élève, a plié en deux son mètre quatre-vint dix, en proie à la nausée, tandis que L. demande en rougissant si quelqu’un a des serviettes hygiéniques. Oh, et les Demoiselles de Rochefort ont faim mais sont censées jeûner d’après leur église évangélique. Parler de nourriture donne faim à A. qui, du coup, manque de passer sous les roues d’une voiture en se précipitant vers le bus pour demander à notre sympathique chauffeur (qui m’a déjà regardé comme l’emmerdeur public numéro 1 quand je lui ai demandé de baisser le chauffage qui tirait à 24 degrés) d’ouvrir les soutes à bagages. Je ne suis pas de nature pessimiste mais quelque chose me dire que la journée va être longue.
Heureusement le reste du voyage se passe à peu près correctement, à l’exception du moment où l’on me donne un badge indiquant mon statut d’accompagnateur de la sortie, avec mon nom et mon prénom (histoire que l’on sache sur qui gueuler si jamais les chiards font n’importe quoi) : les mômes découvrent, après près d’un an, mon prénom et manquent pour trois d’entre eux de décéder d’hyper-ventilation. “Mais vous portez un nom de JEUNE !” (merci) “Je connais quelqu’un qui s’appelle comme vous et il est super méchant.” (Re-merci). “Vous vous appelez comme ça ? Moi je pensais que vous vous appeliez Henri ou Albert.” (MERCI)
C’est sur le coup de 11h que le car entre dans Verdun, décuplant par là-même la population black-beur de l’endroit. Depuis le début du voyage, S. – un autre – a le nez collé à la vitre. Les pupilles démesurées, il a chercher à intégrer ce qu’il a vu. Les arbres, les vaches, les petits villages et là, cette petite ville et ses maisons cossues. On dirait qu’il essaye de résoudre l’équation la plus difficile qui soit : la nature composite du monde. Nous passons devant une cabine de téléphone anglaise, hommage à Londres et à sa participation à la reconstruction de la ville : “Regardez monsieur, ils ont repeint votre vaisseau en rouge !”
11h donc, et les élèves ont – comme toujours – faim. Ils se découvrent là un point commun avec nos aimables vétérans accompagnateurs qui leur révèlent que nous allons manger immédiatement car une grosse journée nous attend. Bien entendu, en bons ados, ça proteste immédiatement : “Pourquoi on va pas chez Mac Do / Moi je ne mange pas si c’est pas hallal. / Je manque que ce que j’ai amené. / Ils ont de la viande ici ?” Et j’en passe.
Réserves qui, bien entendu, fondent comme neige au soleil une fois que tout le monde est attablée devant son escalope de dinde frites et s’en régale à grand bruit. En plus, y a des glaces au dessert.
Nous pilotons donc des ados repus vers le mémorial pour la paix, un musée à taille humaine. Les mômes ouvrent de grands yeux devant les reliques d’un temps auquel ils n’ont que très difficilement accès. “Les armes elles changent pas en fait, monsieur, regardez les grenades.”
“C’est quoi comme arme ça ?
– Ce n’est pas une arme, c’est une cuisinière roulante.
– Moi j’aurais cru que c’était un char, je me serais jamais approché et je serais mort de faim.”
T. s’est figé devant une installation composée d’éclats d’obus. Les éclats acérés semblent voler en tout sens.
“Il se passe quoi, là monsieur ?
– C’est un obus qui éclate.
– Ça veut dire qu’avant, quand une bombe éclatait, on risquait de se prendre ça dans la tête ?
– On ne risquait pas, on se prenait ça dans la tête. Et c’est encore le cas aujourd’hui.”
Le petit groupe autour de nous recule de quelques pas. Le recul de la prise de conscience. On se retourne pour contempler une vitrine consacrée au travail des docteurs durant le conflit.
De retour au car, j’avise M., mon élève-sans-doute-future-gothique dont j’ai déjà parlé, qui hoche la tête en rythme avec sa musique.
“Qu’écoutez-vous, M. ?
– Nirvana, m’sieur, vous connaissez ?
– Duh ! Oui, assez bien.
– J’adore, j’ai trouvé ça dans la musique de mon père. Il y a plein de musique bien en fait, à part ce qu’on écoute.”
Je réfléchis un instant. Me dis qu’on va commencer soft me lance.
“Vous connaissez les Dresden Dolls ?
– Les quoi ?
– Testez, à l’occasion, ça devrait vous plaire.”
La gamine trifouille sur son spotify et ouvre des yeux ronds. Je me détourne, surtout ne pas insister, ne pas aller plus loin.
Nouvel arrêt à Fleury, village entièrement rasé pendant la guerre. Ne reste qu’un sol dentelé de trous d’obus, la végétation et une chapelle.
“Ah ben on aura tout vu monsieur !
– Pardon L. ?
– On a vu la route, un village, la campagne, et là maintenant on voit… on voit… ça. Cet endroit avec de l’herbe et des moustiques ! On aura tout vu !”
En effet on aura tout vu. Y compris Gérard, guide émérite de la ville, qui semble avoir un seul plan de visite, taille unique. Le voilà donc qui nous raconte Fleury et Verdun, à base de blagues pouêt-pouêt sur François Hollande, ses croissants et Valérie Trierweiler, sur les jeunes allemands – la totalité, si l’on en crois son discours – qui, EUX, viennent passer leurs vacances à nettoyer les cimetières, sur la fois où les Allemands ont cru que certains des leurs, blessés par un lance-flamme étaient des NOIRS venus pour leur couper les oreilles… Les 3ème Orphée font preuve d’une patience et d’une indulgence angélique. D’un part parce que la plupart d’entre eux, tout comme moi, a décroché. Et puis d’autres me regardent, l’air gentiment ironiques. C’est con mais ça me touche, cette indulgence de la part de ceux qui peuvent devenir de petits monstres d’égocentrisme quand ils le souhaitent.
Quelques gouttes se mettent à tomber, ayant oublié mon parapluie dans le bus, je rabats la capuche de mon gilet sur ma tête. Émoi au milieu d’un petit groupe qui viennent trouver ma collègue B.
“Madame c’est qui le nouveau ?
– Aaaaaan c’est pas un nouveau c’est MON-SIEUR SA-MO-VAR !”
À 33 ans, la magie d’une capuche peut me changer en élève d’Ylisse. J’ignore si je dois me sentir flatté ou affligé.
Nous concluons la visite sur le Fort de Douaumont. Rire angoissé des mômes, qui après cinq heures à écouter des explications n’en peuvent plus et se contentent de s’imaginer prisonniers dans cette forteresse souterraine et claustrophobe. M. se rêve en exorciste capable de repousser des fantômes à coups de crucifix tandis que Les Demoiselles se serrent l’une contre l’autre avec le rire délicieux de la peur.
Le retour se passe dans un mélange de fatigue et d’excitation. (et de mutisme de la part des anciens combattants qui sombrent dans un sommeil en béton armé). Les 3èmes Orphée resteront petits jusqu’au bout, ils jouent à mimer leurs enseignants (l’irrévérence maximale étant atteinte quand ils font mine de mettre un élève dehors) et à chanter. Pas de grande confidence sur leur avenir mais pas non plus, comme en 3ème Tortignon au même moment de conversations sur la vie sexuelle des uns et des autres, ainsi que sur les positions préférés de leurs parents, le tout avec des détails à en faire rougir Jacquie et Michel.
“C’était bien, quand même, conclue L., avant de répéter ce qui sera devenu son leitmotiv de la journée : mais monsieur, on aura vraiment TOUT VU.”
Sans doute pas tout. Mais un peu plus.