
Ma connexion internet déconne. Elle n’aurait pas pu choisir pire moment, je passe la matinée à remplir les bulletins, fiches brevets et à valider les compétences des élèves.
Je hais cette partie de mon boulot.
Les appréciations de bulletin sont un non-sens. En un peu plus d’un tweet, nous sommes censés rendre compte de ce qui s’est passé durant une cinquantaine d’heures de cours. Ce qui est proprement impossible. On se retrouve donc à brasser des formules consacrées “L. a développé sa participation orale” “B. a compris les objectifs de la plupart des chapitres” “Y. maîtrise davantage sa prise de parole” (= “quand je l’ai menacée de la passer par la fenêtre, elle a compris qu’il valait mieux se taire”), sans jamais les recontextualiser. Je préférerai que l’on étale les remises de bulletins sur plusieurs jours afin de pouvoir recevoir les parents plus longuement que cinq pauvres minutes, ce qui permettrait un échange autrement plus enrichissant.
Mais si ces appréciations me dépriment autant, c’est parce qu’elles représentent une dissection administrative de l’élève. Peu importe que les chiards aient connu leur premier éblouissement esthétique de leur vie, qu’ils aient découvert une méthode infaillible pour retenir le théorème de Thalès ou que leur exposé sur la Guerre Froide ait été d’une teneur exceptionnelle : pour leur passage dans la classe suivante et, plus encore, dans des structures autres que le collège, on nous demande de les réduire à des nombres, des cases cochées vertes ou rouges, des haïkus bureaucratiques.
Devant ces tableurs, j’ai un goût amer en bouche : le chantre du développement de chaque élève, qui baille béatement d’admiration devant leur infinie complexité, leur caractère unique, se retrouve à les faire rentrer dans les formulaires idoines. Et ceux qui s’en sortiront le mieux seront ceux qui correspondent le mieux au système en place. Ça m’emmerde. Dans mon collège idéal… Dans mon collège idéal…
Je passe la soirée avec T. et E. Il y a trois profs de français dans la pièce, et pendant près de cinq heures, personne ne parle boulot. Beaucoup de bonheur.