Ma connexion internet déconne. Elle n’aurait pas pu choisir pire moment, je passe la matinée à remplir les bulletins, fiches brevets et à valider les compétences des élèves.
Je hais cette partie de mon boulot.
Les appréciations de bulletin sont un non-sens. En un peu plus d’un tweet, nous sommes censés rendre compte de ce qui s’est passé durant une cinquantaine d’heures de cours. Ce qui est proprement impossible. On se retrouve donc à brasser des formules consacrées “L. a développé sa participation orale” “B. a compris les objectifs de la plupart des chapitres” “Y. maîtrise davantage sa prise de parole” (= “quand je l’ai menacée de la passer par la fenêtre, elle a compris qu’il valait mieux se taire”), sans jamais les recontextualiser. Je préférerai que l’on étale les remises de bulletins sur plusieurs jours afin de pouvoir recevoir les parents plus longuement que cinq pauvres minutes, ce qui permettrait un échange autrement plus enrichissant.
Mais si ces appréciations me dépriment autant, c’est parce qu’elles représentent une dissection administrative de l’élève. Peu importe que les chiards aient connu leur premier éblouissement esthétique de leur vie, qu’ils aient découvert une méthode infaillible pour retenir le théorème de Thalès ou que leur exposé sur la Guerre Froide ait été d’une teneur exceptionnelle : pour leur passage dans la classe suivante et, plus encore, dans des structures autres que le collège, on nous demande de les réduire à des nombres, des cases cochées vertes ou rouges, des haïkus bureaucratiques.
Devant ces tableurs, j’ai un goût amer en bouche : le chantre du développement de chaque élève, qui baille béatement d’admiration devant leur infinie complexité, leur caractère unique, se retrouve à les faire rentrer dans les formulaires idoines. Et ceux qui s’en sortiront le mieux seront ceux qui correspondent le mieux au système en place. Ça m’emmerde. Dans mon collège idéal… Dans mon collège idéal…
Je passe la soirée avec T. et E. Il y a trois profs de français dans la pièce, et pendant près de cinq heures, personne ne parle boulot. Beaucoup de bonheur.
Résumons : il y a quelques mois, j’accepte innocemment d’encadrer une sortie scolaire de troisièmes à Verdun parce que je n’y suis jamais allé, qu’il s’agit de la classe dont je suis professeur principal, et que j’aime me lancer dans des projets sur lesquels je n’ai aucune connaissance. Et puis deux ou trois milliards de trucs contribuent à me faire oublier cette bête promesse.
Jusqu’à aujourd’hui où, à 4h30 du matin, la délicate musique de mon téléphone me fait émerger, tremblant d’un rêve mêlant Léa Seydoux, un tapis volant et des emprunts fantômes. Ignorant que le moindre atome de mon corps me hurle que, se lever à cette heure-ci pour une autre raison qu’aller accepter un prestigieux prix littéraire c’est de la VIO-LENCE, je me traîne jusqu’à la cuisine (j’habite un appartement parisien, en vrai ça veut dire faire quatre pas), englouti une succession de truc que j’espère correspondre à un petit déjeuner quelque part sur cette planète, avant de gagner ma salle de bain J’arrive à accomplir à peu près correctement les opérations lavage, séchage, rasage… Mais bien entendu, le destin trouve que tout cela manque bien trop de ridicule et, au moment où je commence à me brosser les dents avec entrain, je me rends compte que j’ai étalé une généreuse couche de crème hydratante (car OUI je prends soin de mon épiderme contre les agressions extérieures, un teint rose et frais étant un gage d’assurance et d’autorité naturelle) au lieu du dentifrice habituel.
Ça commence bien.
5h40 du matin, j’arrive en voiture avec B., la très courageuse collègue d’Histoire-Géo, à Ylisse. B. est au bord de la syncope car elle est venue jusqu’à chez moi en Vélib’, dont la maniabilité n’est pas sans rappeler celle d’un char à bœuf de la Haute Antiquité. Nous sommes accueillis par l’association d’anciens combattants qui nous accompagne dans ce voyage et dont les membres semblent très très très heureux de s’être levé aux aurores pour se taper trois heures de car. On ne peut pas en dire autant des élèves de 3ème Orphée et de 3ème Tortignon qui, eux, oscillent entre l’indifférence vaguement hargneuse et les signes ésotériques pas franchement rassurants à notre encontre. Je vérifie qu’aucun d’entre eux ne cache une poupée vaudou à notre effigie, leur demande s’ils ont tous fait pipi (”ouiiiii”), s’ils ne sont pas sujets au mal des transports (”noooon”) et s’ils ont tous déjeûné (”ouiiiii”). B., T., un autre collègue d’Histoire et Y., le CPE entassent les troupes dans deux bus. Je suis en charge avec B. de la 3ème Tortignon et de quelques anciens combattants. En montant dans le bus, je remarque avec résignation que tous les garçons du groupe se sont placés à l’avant et les filles à l’arrière. J’essaye d’ignorer le fantôme de Rosa Parks qui me fixe d’un air accusateur et fait l’appel. Une des personnes âgées que nous appellerons Frénégonde recompte derrière moi et me confirme que tout le monde est là. Manoeuvre à laquelle elle se livrera à chaque. Fois. Que. Nous. Monterons. Dans. Le. Bus. Soit sept fois.. Nous partons presque à l’heure, tout le monde a l’air fatigué mais à peu prêt satisfait d’être assis. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Franchement ?
Il est 8h30 et nous sommes sur une aire d’autoroute entre le Néant et l’Inconnu. L’un de nos vétérans est allongé sur le remblai en béton de chiottes à la turque, les pieds sur le lavabo, tentant de se remettre du malaise vagal qui l’a frappé après une heure et demie de trajet. S., un élève, a plié en deux son mètre quatre-vint dix, en proie à la nausée, tandis que L. demande en rougissant si quelqu’un a des serviettes hygiéniques. Oh, et les Demoiselles de Rochefort ont faim mais sont censées jeûner d’après leur église évangélique. Parler de nourriture donne faim à A. qui, du coup, manque de passer sous les roues d’une voiture en se précipitant vers le bus pour demander à notre sympathique chauffeur (qui m’a déjà regardé comme l’emmerdeur public numéro 1 quand je lui ai demandé de baisser le chauffage qui tirait à 24 degrés) d’ouvrir les soutes à bagages. Je ne suis pas de nature pessimiste mais quelque chose me dire que la journée va être longue.
Heureusement le reste du voyage se passe à peu près correctement, à l’exception du moment où l’on me donne un badge indiquant mon statut d’accompagnateur de la sortie, avec mon nom et mon prénom (histoire que l’on sache sur qui gueuler si jamais les chiards font n’importe quoi) : les mômes découvrent, après près d’un an, mon prénom et manquent pour trois d’entre eux de décéder d’hyper-ventilation. “Mais vous portez un nom de JEUNE !” (merci) “Je connais quelqu’un qui s’appelle comme vous et il est super méchant.” (Re-merci). “Vous vous appelez comme ça ? Moi je pensais que vous vous appeliez Henri ou Albert.” (MERCI)
C’est sur le coup de 11h que le car entre dans Verdun, décuplant par là-même la population black-beur de l’endroit. Depuis le début du voyage, S. – un autre – a le nez collé à la vitre. Les pupilles démesurées, il a chercher à intégrer ce qu’il a vu. Les arbres, les vaches, les petits villages et là, cette petite ville et ses maisons cossues. On dirait qu’il essaye de résoudre l’équation la plus difficile qui soit : la nature composite du monde. Nous passons devant une cabine de téléphone anglaise, hommage à Londres et à sa participation à la reconstruction de la ville : “Regardez monsieur, ils ont repeint votre vaisseau en rouge !”
11h donc, et les élèves ont – comme toujours – faim. Ils se découvrent là un point commun avec nos aimables vétérans accompagnateurs qui leur révèlent que nous allons manger immédiatement car une grosse journée nous attend. Bien entendu, en bons ados, ça proteste immédiatement : “Pourquoi on va pas chez Mac Do / Moi je ne mange pas si c’est pas hallal. / Je manque que ce que j’ai amené. / Ils ont de la viande ici ?” Et j’en passe. Réserves qui, bien entendu, fondent comme neige au soleil une fois que tout le monde est attablée devant son escalope de dinde frites et s’en régale à grand bruit. En plus, y a des glaces au dessert.
Nous pilotons donc des ados repus vers le mémorial pour la paix, un musée à taille humaine. Les mômes ouvrent de grands yeux devant les reliques d’un temps auquel ils n’ont que très difficilement accès. “Les armes elles changent pas en fait, monsieur, regardez les grenades.” “C’est quoi comme arme ça ? – Ce n’est pas une arme, c’est une cuisinière roulante. – Moi j’aurais cru que c’était un char, je me serais jamais approché et je serais mort de faim.”
T. s’est figé devant une installation composée d’éclats d’obus. Les éclats acérés semblent voler en tout sens. “Il se passe quoi, là monsieur ? – C’est un obus qui éclate. – Ça veut dire qu’avant, quand une bombe éclatait, on risquait de se prendre ça dans la tête ? – On ne risquait pas, on se prenait ça dans la tête. Et c’est encore le cas aujourd’hui.”
Le petit groupe autour de nous recule de quelques pas. Le recul de la prise de conscience. On se retourne pour contempler une vitrine consacrée au travail des docteurs durant le conflit.
De retour au car, j’avise M., mon élève-sans-doute-future-gothique dont j’ai déjà parlé, qui hoche la tête en rythme avec sa musique.
“Qu’écoutez-vous, M. ? – Nirvana, m’sieur, vous connaissez ? – Duh ! Oui, assez bien. – J’adore, j’ai trouvé ça dans la musique de mon père. Il y a plein de musique bien en fait, à part ce qu’on écoute.”
Je réfléchis un instant. Me dis qu’on va commencer soft me lance.
“Vous connaissez les Dresden Dolls ? – Les quoi ? – Testez, à l’occasion, ça devrait vous plaire.”
La gamine trifouille sur son spotify et ouvre des yeux ronds. Je me détourne, surtout ne pas insister, ne pas aller plus loin.
Nouvel arrêt à Fleury, village entièrement rasé pendant la guerre. Ne reste qu’un sol dentelé de trous d’obus, la végétation et une chapelle.
“Ah ben on aura tout vu monsieur ! – Pardon L. ? – On a vu la route, un village, la campagne, et là maintenant on voit… on voit… ça. Cet endroit avec de l’herbe et des moustiques ! On aura tout vu !”
En effet on aura tout vu. Y compris Gérard, guide émérite de la ville, qui semble avoir un seul plan de visite, taille unique. Le voilà donc qui nous raconte Fleury et Verdun, à base de blagues pouêt-pouêt sur François Hollande, ses croissants et Valérie Trierweiler, sur les jeunes allemands – la totalité, si l’on en crois son discours – qui, EUX, viennent passer leurs vacances à nettoyer les cimetières, sur la fois où les Allemands ont cru que certains des leurs, blessés par un lance-flamme étaient des NOIRS venus pour leur couper les oreilles… Les 3ème Orphée font preuve d’une patience et d’une indulgence angélique. D’un part parce que la plupart d’entre eux, tout comme moi, a décroché. Et puis d’autres me regardent, l’air gentiment ironiques. C’est con mais ça me touche, cette indulgence de la part de ceux qui peuvent devenir de petits monstres d’égocentrisme quand ils le souhaitent.
Quelques gouttes se mettent à tomber, ayant oublié mon parapluie dans le bus, je rabats la capuche de mon gilet sur ma tête. Émoi au milieu d’un petit groupe qui viennent trouver ma collègue B.
“Madame c’est qui le nouveau ? – Aaaaaan c’est pas un nouveau c’est MON-SIEUR SA-MO-VAR !”
À 33 ans, la magie d’une capuche peut me changer en élève d’Ylisse. J’ignore si je dois me sentir flatté ou affligé.
Nous concluons la visite sur le Fort de Douaumont. Rire angoissé des mômes, qui après cinq heures à écouter des explications n’en peuvent plus et se contentent de s’imaginer prisonniers dans cette forteresse souterraine et claustrophobe. M. se rêve en exorciste capable de repousser des fantômes à coups de crucifix tandis que Les Demoiselles se serrent l’une contre l’autre avec le rire délicieux de la peur.
Le retour se passe dans un mélange de fatigue et d’excitation. (et de mutisme de la part des anciens combattants qui sombrent dans un sommeil en béton armé). Les 3èmes Orphée resteront petits jusqu’au bout, ils jouent à mimer leurs enseignants (l’irrévérence maximale étant atteinte quand ils font mine de mettre un élève dehors) et à chanter. Pas de grande confidence sur leur avenir mais pas non plus, comme en 3ème Tortignon au même moment de conversations sur la vie sexuelle des uns et des autres, ainsi que sur les positions préférés de leurs parents, le tout avec des détails à en faire rougir Jacquie et Michel.
“C’était bien, quand même, conclue L., avant de répéter ce qui sera devenu son leitmotiv de la journée : mais monsieur, on aura vraiment TOUT VU.”
C’est parti pour l’une de ces réunions OBLIGATOIRES dont le bahut a le secret. J’ai écrit OBLIGATOIRE parce que c’est ce qui était noté dans l’emploi du temps de la semaine. Lors de cette réunion, j’ai été désigné volontaire par la direction pour faire le compte-rendu d’un stage effectué…
Au début de l’année dernière.
La logique du bahut m’échappant définitivement, je tente donc de masquer mon scepticisme en racontant comment perdus dans les montagnes siciliennes, les quelques heureux participants de ce stage se gavaient de tomates séchées bio entre deux sessions de jeu de rôle durant lesquels on se reniflait (et où l’on dissertait sur des photos pornos, mais ça, je le tais. Chut). Ce sont d’excellent souvenirs mais l’évocation en est gâchée par cette tendance au bahut qui perdure telle une mycose : on nous prend pour des mômes. Du coup, on inscrit en gros OBLIGATOIRE sur les feuilles de réunion et les profs se retrouvent comme des mômes à se regarder en se demandant comment va réagir le voisin. Et ça m’agace.
Durant cette journée gruyère (8 heures de présence au collège pour deux heures de cours, comme tous les jeudis, donc), j’ai la joie et le bonheur de recevoir un papa d’élève à qui j’ai eu le malheur, lors de la réunion de mardi, de laisser mon nom de famille. Le voilà donc qui s’est présenté tranquille Émile au collège à 15h, sans se renseigner quant à mon emploi du temps, parce qu’il voudrait savoir s’il a bien rempli la fiche d’orientation de son fils. Le souci éducatif dispute au sans-gêne et après avoir remarqué d’un ton quelque peu tiède, à côté duquel le zéro absolu fait figure d’aimable été indien, qu’il eût été bien urbain qu’il demandât un rendez-vous avant de se ramener je m’assois à ses côtés, permettant à la très courageuse assistante d’éducation qui s’occupait de lui de pouvoir recommencer à bosser.
Le père est très heureux et tient à le faire savoir. Bénédiction sur ma tête, moi qui me tue à offrir à son fils des lendemains de bonheur (j’ai la fibre lyrique, mais j’ai quand même du mal à discerner lesdits lendemain dans le vert salade passée de la fiche d’orientation), bonheur à ma congrégation, joie sur l’établissement, nous sommes exceptionnels. J’aimerais être touché par autant de gratitude, mais je suis atrocement humain sur le coup et concentre toute mon énergie dans la suppression de mon hilarité. Il me faut vingt bonnes minutes pour me dépêtrer du flot de félicité qu’il me souhaite et me réfugier dans la salle des profs, dans laquelle je laisse libre cours à mon hilarité. 0 pour ma charité sur le coup.
Avec les latinistes, nous continuons le cours sur la sorcellerie et les superstitions. Petit sourire de A. : “Monsieur, en fait les chrétiens au départ, c’était un peu des gens bizarres dans leurs souterrains ?”
Alors que je franchis les grilles du bahut, L. m’interpelle :
“Vous vous reposez bien ce soir, hein monsieur. On part tôt en sortie demain !”
Conversation avec D. J’adore D. parce qu’il est énigmatique, redoutablement intelligent et profondément gentil. D. me parle des livres qu’il a lu en cours. De ceux qu’il a adoré, ceux qu’il n’a connu qu’au travers de leurs articles wikipedia, le meilleur ami des étudiants petits et grands.
Je repense à ce que disait G. Que les gens ne lisent pas. Peu. Pas assez.
Tâche exaltante du prof de français. Pendant ces quelques années où l’on peut imposer des lectures à un public captif, choisir les bons livres. Ceux qui éveilleront et donneront envie d’aller plus loin. Ceux qui feront se dire aux mômes qu’il y a quelque chose d’autre dans ces pages que d’obscures réponses à relever, réponses qui seront oubliées dès la fin du cours.
C’est le seul moment où la littérature a une telle scène pour s’exprimer. Et bien souvent, je sais que je ne lui laisse pas assez d’espace, stressé par le programme, les connaissances et les compétences.
Alors qu’il y avait tant de chaleur dans la voix de D. quand il parlait du Vieil homme et la mer.
2. Vu que mon seul stylo encore en état de marche est en plastique souple et se termine par une tête de vache orange, je dois tenter de garder un tant soit peu de dignité.
Dignité qui va être mise à rude épreuve dès son entrée sur le ring. J’accueille pour premier challenger, S. S. qui prouve que l’on peut allier excellents résultats scolaires et déconnexion totale de la réalité. Il est tellement à l’ouest que c’en est comique. S. est incapable de retrouver la salle où il a cours si on le laisse à lui-même, se plante de plusieurs semaines dans les dates et est le seul à être venu en noir lorsque, pour les besoins d’un projet photo, on avait demandé à tous les élèves de la classe de s’habiller en blanc. Là, accompagné de sa maman, il me présente fièrement sa fiche d’orientation que, pas fou, j’ai demandé à ce que les mômes remplissent d’abord au crayon à papier.
“Euh… S., il y a une petite erreur, là non ? – Où monsieur ? – Là. Vous avez demandé deux fois le même lycée avec la même option. – Non non, je vous explique ! (S. adore expliquer) Comme ça les gens verront que je veux VRAIMENT aller dans ce lycée et comme ça, paf, ils me prendront ! Malin hein ?”
Je me retiens de laisser ma tête tomber sur la table à grand bruit, tandis que la mère opine joyeusement du chef. Après avoir passé un certain temps à expliquer qu‘on n’est pas dans Super Mario et que huit champignons demandes n’augmenteront pas ses chances d’autant, je parviens à le convaincre de me corriger sa feuille et je subodore que la soirée va être longue.
Débarquent ensuite L. et son papa. De la haine froide et blasée qu’elle me portait l’année dernière, L. a évolué vers l’affection franche et chaleureuse. Chaleureux n’étant pas l’adjectif dont je pourrais qualifier son papa qui me rappelle une version de Vladimir Poutine qui souffrirait d’une rage de dents. À la dernière réunion, j’ai osé lui avouer qu’il faisait flipper sévère sa gamine. (et me suis exilé trois semaines dans les catacombes parisiennes par la suite) Le type vient s’asseoir et m’écoute sans un mot débiter mon laÏus. L. s’en sort très correctement ce trimestre, ses vœux sont réalistes, tout va bien, il faut juste qu’elle apprenne à prendre confiance en elle. Le père fixe sur moi un regard qui me donne l’impression de me retrouver tout nu sur la banquise un soir d’orage : “Vous avez raison, vous savez. Elle est très timide. Depuis notre conversation je me demande… Vous… Vous pensez que c’est à cause de moi ? J’y pense tout le temps, vous savez ? Je ne veux pas lui faire peur, elle fera ce qu’elle veut. C’est juste que… que je m’en fais, pour ma petite fille !”
Incroyable. Le mec qui me tétanise me regarde tout recroquevillé, sous le regard attendri de sa môme. Me voilà à le rassurer, à le remercier de se préoccuper à ce point du bien-être de son enfant.
Pas le temps d’en sourire. Miracle, débarque enfin la maman des Demoiselles de Rochefort que je taque depuis le début de l’année, tel Gordon Ramsay traquant la crasse dans les frigos industriels (on notera la qualité de cette comparaison éminemment culturelle). Elle s’asseoit, l’air profondément agacé. Ses deux gamines la flanquent et un démon me murmure à l’oreille que si les trois s’habillaient de la même façon, je serais bien en peine de distinguer l’adulte.
“Je suis là pour quoi ? – Pour parler de l’avenir de vos filles. D’ailleurs je voulais savoir : elles m’ont dit qu’il était question qu’elles déménagent. Est-ce toujours d’actualité ? – Ouais. Non. Pas trop. Je sais pas.”
N. et N. m’ont fait la même réponse toute l’année. Elles se contentaient de répéter ce qu’elles entendaient. Les deux filles ont l’air au paroxysme de la gêne et poussent timidement leur feuille vers moi. Elles l’ont parfaitement remplie. Bac Pro commerce pour l’une, Seconde ST2I (médico-social en gros) pour l’autre. Ce qu’elles souhaitent.
“Pourquoi elles font pas seconde générale ? – Vos filles ont un projet, madame. Et les compétences qui correspondent. Et N. m’a expliqué qu’elle en a assez de l’école telle qu’elle la pratique. Une seconde professionnelle lui permettra d’aller voir ailleurs, de se rapprocher du monde du travail, de ses envies… – Ouais… Mets seconde générale en premier, chérie.“
Les Demoiselles me jettent un coup d’oeil, pétrifiées.
“Madame, je crois que je me suis mal exprimé… – Hmm. Au revoir.”
Elle se lève, parée de toute l’indifférence du monde, me laissant comme un con. Et je n’ai pas le temps de faire un esclandre, d’autres parents arrivent. Tous différents. Des qui ont tout compris, des qui posent mille questions (”Maaaais si jamais le lycée ou ma fille veut aller il FERME, on fait quoi ?” “Option cinéma, ça veut dire qu’il va tourner dans des films ?”)
Et puis arrive H. et son papa. H. galère un peu en classe. Bosser, il n’aime pas trop ça, mais il se plaît plutôt au collège. H. a passé un entretien pass pro, qui est un oral lui permettant d’être plus facilement admis dans la filière qu’il vise, en l’occurrence les métiers de la sécurité. Ça c’est plutôt bien passé. Pourtant…
“H., monsieur, pourquoi l’entrée d’H. dans les métiers de la sécurité n’est-elle qu’en cinquième position ?”
Il y a une classe folle et un léger tremblement dans la voix du papa d’H. quand il m’explique. Qu’H. a envie, très très envie d’entrer dans la police (H. a les yeux qui brillent et la tête qui affirme, oui oui oui.) Mais H. n’est pas français, il est né en Haïti. Et peut-être, sans doute, qu’à l’issue de ses études, il ne sera pas naturalisé. Peut-être que travailler, ça va être très dur. Je suffoque et lève la main vers V., la conseillère d’orientation. Qui écoute attentivement et qui, comme moi, balbutie. Qu’il ne faut pas baisser les bras. Passer des diplômes. Il faut faire… quelque chose, contacter l’assistante sociale, sans doute. Je fixe H. et il a dans les pupilles une gentillesse et une intensité que j’y vois rarement. Un appel à l’aide poli et pudique. Auquel je ne peux pas répondre ce soir.
Et je finis par E. E. mon élève amorphe, qui arrive avec son père et sa sœur à 19h10, quand j’ai bien précisé l’autre jour que la réunion finirait à 19h, quoi qu’il arrive.
“Madame, monsieur, E. Alors E. vous avez rempli votre fiche ? – Non. – On en avait parlé pourtant… Que ferez-vous l’année prochaine ? – Je sais pas. – De quoi avez-vous envie ? – De rien.”
On bosse avec E. depuis six mois. Il a vu le CPE, la conseillère d’orientation et l’assistante sociale. Des adultes concernés l’entourent, de sa famille un peu larguées à ses profs déglingos. En pure perte.
Et je me demande.
Je me demande si, finalement, ça ne convient pas à E. Qui me regarde sans la moindre trace de révolte d’antipathie ou même de refus dans le regard. E. n’a pas l’air si malheureux. Peut-être, au fond, que ça lui convient. D’être posé là. Pendant que d’autres se démènent pour lui imaginer une vie, lui existe. Et peut-être que ça lui suffit.
Mais non. Non ce n’est pas possible. Et puis je n’ai pas le droit de penser ça. J’explique sèchement que j’exige trois projets d’orientation pour demain, que je je ne lâcherai pas avec ça, que je fixe un nouveau rendez-vous pour dans 48h. Passé ce délai, je prends tout en main et personne n’aura rien à dire.
Je suis furieux. Furieux contre la famille d’E. qui ne se préoccupe pas plus que ça de leur môme, furieux contre E. qui prend un chemin d’existence qui me terrifie, furieux contre mon impuissance.
S. propose de me déposer à la gare de RER. Le soleil calme de sa voix et de son sourire m’apaisent immédiatement. Elle aussi en a gros sur le cœur, pourtant. Elle me raconte que le frère d’une de ses élèves, major de promo, ne trouve pas de boulot dans le bâtiment, secteur en plein boum, du fait de son nom et de ses origines. Un pestiféré d’Ylisse.
“C’est pour ça que je vais partir bientôt” conclue-t-elle “Je peux apporter beaucoup mais je ne peux pas, je ne dois pas tout apporter.”
Je suis rentré chez moi et depuis deux heures j’écoute les morceaux les plus épiques possibles. Mon idéal a besoin d’électrochocs.
Le Joyeux Chaos : cette période où la fin de l’année se fait sentir. Quelque chose de subtil, de fugace, qui se lit dans le temps qu’il fait, l’attitude des mômes, l’humeur des collègues. Le Joyeux Chaos qui s’écrit sur les murs en liège de la salle des professeurs : “Planning des conseils de classe du troisième trimestre” (les derniers de l’année), “Réunion d’orientation des troisièmes”, “Conseil pédagogique de préparation de l’année prochaine.”
Il y a des moments d’affolement : le programme ne sera jamais terminé, surtout en Histoire-Géo. E. ne parviendra jamais à décrocher un établissement qui voudra bien de lui, vu son peu d’investissement. Il va falloir ouvrir une nouvelle section de sixième. Malgré tout, une grand confiance, douce et forte, plane sur ces problèmes. Nous sommes au mois de mai : les mésaventures auront fort à faire pour nous ébranler. L’année 2015-2016 est un roman qui s’est suffisamment écrit pour supporter l’imprévu. Nous avons appris à rire de nos faiblesses, la désorganisation chronique du bahut, les quelques conflit qui subsistent et même les classes les plus difficiles.
Ils n’ont jamais été aussi beaux, mes compagnons d’armes, avec leurs yeux brillants et leurs sourires un peu fatigués. Ils sont totalement présents à leur boulot et pourtant, une partie d’eux se déploie. Vers leurs projets de l’année prochaine ou l’ailleurs où les conduira une mutation obtenue. Obscurément, et même si Ylisse n’est pas toujours drôle, je pense qu’ils profitent de ces dernières semaines. Plus lumineuses, tout à la fois douces et intenses.
À T. qui me demande comment j’envisage mes cours pour cette dernière période, j’explique que je fonctionne de plus en plus selon ce qui sera, je l’espère, ma façon de faire quand je ne serai plus un débutant : en réaction aux mômes. Les premières minutes du cours, prendre la température de la classe. Apercevoir dans les gestes, les mots des uns et des autres l’envie de se lancer dans un travail individuel ou en groupe. Comprendre le besoin de tâches très encadrées ou la possibilité de travailler de façon féconde et libre. Et en fonction des thèmes prévus, sortir de ma besace (de ma dropbox en fait. Mais la besace, c’est quand même plus classe) l’activité qui convient. Là aussi, embrasser le Joyeux Chaos. Celui qui nous entraîne, tumultueux et serein, vers la fin d’une année scolaire, autant dire d’un monde, celui qui me pousse à me retourner vers le mois de septembre, neuf mois auparavant. Pour observer celui que j’étais. Les heures passées à enseigner, les rencontres, les imprévus. Lire, dans le regard un peu plus affuté et les nouvelles rides la suite du chemin que je me trace.
Last week tonight est ce que j’aurais aimé que soit le Petit Journal.
Chaque semaine, le britannique John Oliver se penche sur l’actualité et les travers de son pays d’adoption, les États-Unis. C’est avec le flegme des sujets de sa Gracieuse Majesté et la dinguerie de leurs cousins d’outre-Atlantique qu’il égratigne les travers de l’Amérique. En invitant l’acteur Steve Buchemi à danser la claquette sur le plateau, en promouvant l’utilisation du “Drumpfinator” (qui remplace sur internet toutes les occurrences du nom “Trump” par le vrai nom du candidat républicain, “Drumpf”) ou en participant à un concours de géographie pour écoliers.
Alors certes. C’est parfois facile, John Oliver se donne souvent le rôle du gentil chevalier blanc déjanté contre les monstres multinationaux sans coeur.
Mais, contrairement à certains de ses collègues, il y a chez John Oliver (et dans son équipe), un sens de l’éthique et de la recherche tout à fait louable. Il ne se contente pas de brocarder de petites phrases ou un discours modifié grâce à un montage vidéo (suivez mon regard et appuyez sur la touche 4 de votre télécommande), mais prend souvent le temps de recontextualiser ce dont il nous parle avant de dézinguer avec une précision impressionnante.
Et surtout, John Oliver ne ment pas. Il est l’un des représentant de cette vilaine activité qu’on affuble de l’encore plus vilain vocable d’infotainment. Mais il l’accepte. Qu’on apporte les paillettes, les cotillons et un éléphant. Cependant, on peut être un clown honnête, il fut un temps ou le mot de bouffon désignait une activité des plus subtiles. À sa façon, John Oliver le rappelle.
C., M., J. et moi allons voir Roméo et Juliette à la Comédie Française et c’est une catastrophe. À la sortie, je rigole en leur disant que si j’avais amené mes élèves faire ça, ils auraient sans doute fini par démonter le théâtre. C’est une blague mais aussi une bizarre fierté : je n’ai jamais autant l’impression de réussir mon boulot que lorsque les mômes s’indignent. Quand l’adaptation de bouquin qu’ils lisent est mauvaise, quand l’histoire se termine mal, quand l’auteur se perd en explications oiseuses.
Parce que l’apathie envers les mots, la méfiance envers l’adulte est brisée. Ces moments-là me donnent envie de signer pour vingt autres années de boulot.
C’est le printemps, nous revoilà dans le grand 8 émotionnel. Hier, je me suis enregistré en train de lire et j’ai décidé qu’aujourd’hui, je ferai cours avec ma voix de conteur. À savoir plus grave, plus posée et plus expressive. La voix que j’aimerais avoir au naturel, si c’était pas aussi crevant.
Et ça fonctionne. Les 5èmes ne bougent pas d’un poil, pas plus que les 3èmes, que je pousse dans leurs retranchements, niveau grammaire (par “pousser dans leurs retranchements” j’entends déterminer les valeurs d’un passé simple, ça reste moyennement violent). Poussé par le zèle, j’oublie qu’aucune méthode est universelle, et c’est de mon timbre de stentor que j’exige de B. qu’il cesse de tournicoter dans la classe, quand, lorsque je porte ma voix normale, je me fends d’une répartie rigolotte. Orage sur la face de B. qui, habituellement, participe et bosse un minimum. Pendant deux heures, il refusera de me regarder. Et il faudra que je le garde près de vingt minutes après le cours pour le convaincre que NON, je ne suis pas un émissaire de Satan, et que NON mes parents ne se sont pas rencontrés dans le seul but de donner naissance à quelqu’un qui allait le tourmenter. Privilège de l’expérience : il y a quelques années, ce genre de confrontation me foutait par terre et me poursuivait les jours suivants. Je ressors de cette conversation mécontent d’avoir gaffé, mais absolument indemne. Ma persona de prof a fini par gagner quelques niveaux.
L’après-midi, T., qui passe habituellement le plus clair de son temps à grommeler, m’envoie des sourires radieux : “Ah monsieur, j’aime trop quand on fait de la grammaire ! Au moins on sait où l’on va !”
M. aussi sait où il va. En seconde générale. Cela fait près de six mois que ma géniale collègue I., pourtant, lui explique que ses compétences et sa personnalité forment la chouette recherche d’un accident nucléaire en Seconde. M. n’aime pas approfondir, a toute la maturité d’un élève de cinquième, et aime bien avoir de bonnes notes. En français, il aime bien les dictées mais pas trop les rédactions parce que “on ne peut pas apprendre par coeur.” Mais pour lui, pour sa soeur et sa maman, il doit aller en seconde générale. Parce qu’il n’est pas bête. Et quand on n’est pas bête, on va en seconde générale. I. est épuisée. Aussi épuisée que lorsque j’explique à S. que NON être “ingénieur” n’est pas un projet précis d’avenir, que si tu n’aimes pas trop les maths, la 1ère S. risque d’être problématique, qu’il hoche la tête pour me dire qu’il a compris et qu’il me rend une fiche de voeux post-troisième où ne figurent QUE des demandes de seconde générale. L’orientation est en phase de devenir un libre service. À nous, les profs, de nous démerder pour que les élèves obtiennent ce qu’ils veulent. À savoir la certitude qu’ils ne sont “pas bêtes”.
Vendredi groggy. Un soleil éclatant rayonne vaillamment au milieu de gros nuages gris. Devant les murs du collège, quelques gamines me crient qu’elles “m’aiment trop m’sieur ! Et on rigole même pas hein !”
Une heure de cours aujourd’hui. Et comme tous les jeudis, c’est intense.
Une dramaturge a eu l’idée très courageuse et un peu inconsciente de proposer ses services au collège pour un projet d’auteur en résidence. La voilà catapultée dans le monde merveilleux de l’Éducation Nationale et de profs qui se demandent si c’est la DAAC ou la DRAC qui s’occupe des subventions, sur combien d’heures on travaille, en combien on divise les groupes, est-ce que ça rentre dans le programme, dans combien de pochettes cartonnées on range les documents, si on opte pour le véléda ou le marqueur indélébile et j’en passe. La dame quitte les lieux un peu palote. Sur deux heures, on a parlé du projet en lui même vingt bonnes minutes. Du coup, on la retient une heure de plus près de la machine à café pour la remotiver. Et ça marche, parce que c’est ça, la magie des conversations près de la machine à café.
Les dates des ultimes conseils de classe de l’année sont tombées : les premiers auront lieu le 2 juin. Dawa en salle des profs : “Comment va-t-on faire tenir les classes les plus agitées s’ils considèrent que l’année est finie ?” se demandent les infortunés qui ont eu le moins de chance à la loterie des élèves. La principale adjointe propose qu’on lui transmette la liste des classes les plus problématiques pour qu’elle décale leurs conseils le plus tard possible. J’ai l’impression de participer au jumeaux maléfique du Festival de Cannes.
L’heure de cours se passe très bien. Je suis tellement en décalage (il est 14h, les mômes ont déjà vu quatre profs) que mon calme olympien les stupéfie un brin. Je me permet quand même l’habituel signal que quelqu’un a ENCORE oublié de retirer son manteau (je danse la claquette. Maintenant ils comprennent au bout d’une quinzaine de secondes). Bilan du cours sur Persépolis : ça passe plutôt pas mal, ils ont compris pas mal de trucs uniquement esquissés, que j’avais vaguement pointé du menton pendant la leçon.
A, l’agitée : “Monsieur, c’est une leçon de vie, ce film ! – Ah oui ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? – Ben je sais pas. Mais ça apprend des trucs ! – Comme quoi ? – Je sais pas. Mais c’est une leçon de vie.”