Lundi 30 mai

Je rends leurs interros aux 3èmes Tortignon, sourire aux lèvres.

“C’est votre dernière note de français au Collège.
– Hein ?”

I. relève le nez et me contemple, l’air incrédule. Depuis quelques mois, l’acné a battu en retraite sur ses joues et il ne détonera pas dans une classe de Seconde. Sauf à cet instant, où il a l’air d’un gosse de 6ème épouvanté par les trois années de collège qui l’attendent encore.

“Ben oui, I. votre conseil de classe est dans deux heures, vous ne pensez pas avoir de contrôle après quand même ?
– Mais on a encore beaucoup de cours ensemble ?”

Plus tant que ça. Ils sont en train de partir, les chiards de 3ème. Ils en crèvent d’envie et de peur. Il n’y a qu’à les accompagner. Leur montrer que le cocon subsiste mais que la piste d’envol est par là. Les convaincre qu’ils ne disparaissent pas, ils avancent. J’aimerais leur répondre “Chérissez cette peur au ventre.” À la place je leur fais un cours d’analyse de sujet de brevet. Ils grognent parce que c’est inconfortable. Je hausse la voix.

“C’est différent, et c’est pour ça que ça vous gêne. Mais c’est important.”

J’aimerais que tous leurs cours à venir soient comme ça.

Dans la gare de RER, je croise G., un collègue d’il y a sept ans, lors de mon arrivée à Ylisse. Toujours aussi serein, toujours aussi classe. Dans le sourire de son regard, je suis à nouveau le bébé prof qui, à la même époque, pleurait d’humiliation de s’être fait convoqué dans le bureau de la principale pour manque d’autorité. Qui enchaînait les heures de cours sans savoir pourquoi, une année à courir tout droit, à l’aveugle. En faisant le vœu de n’avoir pas commis la pire erreur du monde en passant ce foutu concours.
Ce voeu-là a été exaucé. Quelque soit le coin de l’espace et du temps où tu subsistes encore, mini-Samovar de cette époque, n’aie pas peur. Tu vas y arriver. Par hasard et par rencontres. Tu vas poursuivre ce métier qui, pour l’instant, te colles aux plumes comme du goudron. Tu n’es pas un virtuose mais un besogneux, petit à petit, tu deviendras meilleur. Tu trouveras ton timbre et tes méthodes. Tu perdras des cheveux, des kilos et beaucoup de stress. Et tu vas faire d’extraordinaire rencontres avec les mômes. I. qui ne veut pas partir, M. qui, elle, a levé la tête de son bureau quand j’ai rendu les devoirs (M. fait toujours mine de dormir mais enregistre tout, jusqu’au nombre d’assiettes dans le bahut de la pension Vauquier du Père Goriot), de l’attente dans ses yeux. O. qui, avec sa dégaine d’éternelle 4ème, pigne à cause de 0,3 points perdus dans sa moyenne.

Et tant d’autres visages, des rencontres qui t’ouvriront le cœur, parce qu’il ne faut pas l’avoir étroit, dans ce boulot. Des moments qui t’affuteront le jugement, parce qu’il faut être un ninja du discernement, quand on est prof. Ça va aller promis. Sept ans plus tard, tes regrets de boulot se compteront sur les doigts d’une main qu’on aurait laisser traîner dans une moissonneuse-batteuse.

Je fais un check à Mini-Samovar, et je pars vers le RER, dans les oreilles la bande-son d’un roman que j’ai écrit en six mois, et qui doit sa naissance à ce métier. Comme tant d’autres de mes cellules.

Samedi 28 mai

Je déteste L.

C’est un de ces plaisirs occultes et immoraux que je m’octroie, tout comme les trois jokers qui me permettent, quand j’en use, de ne pas aller bosser parce que, ce jour-là, je veux être autre chose que prof.

Et donc, en fin d’année, je me permets de déverrouiller ma haine. Pour un élève, (une, en l’occurrence), je déverrouille les vannes de mon affect obscur, cet affect que je m’astreins à maîtriser, tant par devoir moral que conscience professionnelle. Et je m’avoue qu’il y a, tous les ans au moins, un chiard qui me sort par les trous de nez en tant que personne.

L. est l’heureuse élue cette année. Parce qu’L. n’est pas satisfaite de sa vie mais méprise celle des autres. Parce qu’L. a des prétentions à une sorte d’aristocratie : les profs lui doivent certains égards, quand bien même elle ne nous a jamais fait comprendre pour quelle raison. L. n’a jamais donné la moindre chance à ce que je proposais à la 3ème Tortignon.
Et L. n’a même pas les épaules pour jouer les sales gosses. Son insolence est balourde et n’exprime aucune autre révolte que celle d’une môme qui ne veut pas faire ce qu’on lui dit.

Mon année avec L. est un échec, mais je n’en tire aucune mauvaise conscience, quand bien même mon blason pourrait aisément être un fouet en orties fraîches à s’auto-flageller. J’ai tout essayé avec elle, tout tenté, et j’ai parfois été brillant dans mes idées. C’est à elle en tant qu’individu que j’en veux. Parce qu’L. a l’intelligence pour réussir. Elle a juste décidé d’être une sale conne avec elle-même et de se flinguer toute chance de mieux saisir le système dans lequel elle va devoir, même partiellement, évoluer.

Sur une centaine d’élèves, j’ai besoin, quand je fais le bilan, de ne pas en aimer certains. Parce que mon antipathie et mon indignation me rappellent qu’être prof, c’est aussi être humain, et pas juste une machine à distribuer pédagogie et bienveillance tiédasses en faisant des sourires.

Vendredi 27 mai

T. est un ado rigolo, dont je suis le prof depuis mon arrivée à Ylisse, l’année dernière. Une sorte de grand zigue dégingandé, qui n’aime rien tant que rire aux – mauvaises – blagues des autres et se conduire en élève de 6ème.

Seulement, il y a un mois, T. a décidé que le brevet, c’était bientôt et qu’il voulait le réussir. Du coup il s’est mis à bosser. Beaucoup.

Et aujourd’hui, T. fait la gueule. Il fait la gueule parce qu’il vient de se taper une bâche à son dernier brevet blanc, que le vrai examen est dans moins d’un mois, et que c’est trop injuste d’abord. Du coup T. a passé toute la correction à dormir sur la table.

J’estime que toute personne prononçant la phrase “Je te l’avais dit.” mérite d’être traînée au septième cercle de l’Enfer par une armée de diablotins ayant tous le visage d’Emmanuel Macron mais putain…Ce n’est pas comme si je n’avais pas à peu près tout tenté dans la 4ème de T. pour les mettre au boulot.

Il y a quelque chose de presque schizophrénique à tenter d’inciter les mômes à bosser par eux-mêmes. Ils entendent cette chanson de la part de leur prof depuis la sixième au moins. Et à chaque couplet, elle perd un peu de sa force. Nous faisons tout ce qu’il faut pour les tirer vers le haut pour en révéler le meilleur. Et l’effet pervers de ce comportement est que beaucoup d’enseignants – au rang desquels je me place – ont tendance à trop porter les chiards, à amortir leurs chutes et les coups.

Et quand on arrive à des échéances importantes, fussent-elles aussi communes que le brevet, ils ne sont plus habitués à se vautrer, et, plus que cela, à en être les seuls responsables.

La première fois que j’ai lu Le Seigneur des Anneaux, il m’avait fallu un moment pour me remettre de l’injustice de la disparition de Gandalf, mon personnage favori. J’avais 8 ans et j’avais abandonné le volume six mois durant, de rage. En le reprenant, j’ai compris. Que s’il n’avait pas choisi de s’effacer, la Compagnie de l’Anneau n’aurait jamais gagné en force, force nécessaire pour affronter les dégueulasserie que Sauron leur balançait à la tronche.

Appliquer la “manoeuvre de Gandalf” à la pédagogie, et laisser les mômes gérer leurs déceptions, pendant qu’on prépare subtilement la suite… pas évident.

Mais essentiel, pour qu’ils puissent s’envoler.

Fly you fools.

Jeudi 26 mai

Aujourd’hui journée gros yeux pour les 3èmes Orphée.

Pour commencer, ils ont voulu truander B., en essayant de déplacer son cours d’Histoire-Géo sans qu’elle soit informée, comptant sur une absence de communication entre les enseignants et la Vie Scolaire. Pas de bol, ils se sont fait griller. De bonne grâce, ils acceptent mes remontrances, qui ne se focalisent absolument pas, cette fois, sur le pédagogique. L’enjeu n’est pas dans le retard qu’ils prennent dans le programme du brevet, ni dans la relation de confiance que nous entretenons. Là, ils ont clairement voulu jouer avec le cadre, et je m’applique à leur rappeler que les limites sont bien là. Sèches désagréables, mais essentielles. J’ai la voix qui claque, dans le silence.

Un silence sans hostilité. Je suis dans l’un des rares moments où je passe à la classe un “bon savon”. Que je ne fais pas durer. Vous avez voulu jouer avec les règles, je pensais que vous aviez passé ce stade. Ce n’est pas le cas, du coup vous viendrez rattraper l’heure que vous avez manquée. Non je ne veux pas savoir ce que vous en pensez, entendre vos arguments ou négocier. Pas cette fois.

Et puis on se remet au boulot. Sans la moindre rancœur, ils bossent le reste de l’heure. Et je suis ravi de voir qu’ils sont capables d’assumer.

Pas de bol, il s’agit de la correction de leurs brevets blancs. Qui sont totalement catastrophiques, comme l’ensemble des 3èmes d’Ylisse. Ça grogne, ça se plaint :

“Le prof qui m’a corrigé, il m’aime pas. Forcé.
– Les copies sont anonymes, T.
– Vous avez moyen de savoir, on le sait, hein. Vous nous avez sacqués, j’en suis sûr.
– Voilà. C’est ça. On vous a sacqué.”

Je cède à mon penchant habituel quand ils m’énervent de basculer dans le grotesque. Ça me défoule, ça dédramatise la situation, et ça permet quand même de faire passer des idées. Je tournoie avec toute la dextérité d’un derviche bourré :

“Vous avez tout compris ! Nous adooooorons vous traumatiser. C’est notre seul but dans la vie ! Chaque matin, les profs se lèvent en se demandant comment vous pourrir l’existence ! Moi-même, je ne me couche satisfait que si j’ai fait pleurer un élève ! Je fais des stages dans les prisons des pires dictatures pour me cultiver !”

Quand ils baissent la tête pour sourire, en général, c’est gagné. J’émerge de ma persona de désaxé exubérant et redeviens M. Samovar. Et je laisse tomber.

“Ou alors cette note représente la dose de vous-même que vous avez mis dans votre copie.”

À nouveau ils haussent les épaules. Admettent. Tandis que je remercie le grand spaghetti cosmique d’être, cette année, tombé sur une classe avec laquelle j’ai pu me mettre à l’unisson.

Je sors de cette double engueulade fourbu, vidé, mais ravi. Par deux fois ils ont compris. Et pour ça, j’ai juste eu à jongler avec mon trouble de la personnalité multiple.

Mercredi 25 mai

En ce moment, on bosse beaucoup sur l’épreuve d’Histoire des Arts avec les 3èmes. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, ben c’est pas grave, étant donné qu’elle disparaît plus ou moins l’année prochaine. Il s’agit d’une épreuve orale qui vient s’ajouter aux trois travaux écrits du brevet, durant laquelle un élève doit présenter une oeuvre d’art, issue d’un corpus qu’il a constitué pendant l’année (si tout se passe bien, et que les planètes sont correctement alignées) avec ses profs dans toutes les matières.

Dans la pratique, à Ylisse, c’est le bordel.

L’année est toujours tellement pleine à craquer que 99% des profs – dont votre serviteur – bossent vraiment sur ladite épreuve lors du dernier trimestre.

Cette année, j’ai proposé quelque chose d’un peu différent aux mômes. Je leur ai préparé un diaporama vide (je sais, les diaporamas ÇAY LE MAL) qu’ils doivent compléter par leurs recherches. Le but étant de les responsabiliser un peu et de leur faire rentrer l’importance de faire un plan.

Aujourd’hui, 6 diaporamas dans ma boîte mail. Du même élève.

“J’avais plus envie de m’arrêter monsieur. C’est beau, l’art. Le dites pas aux autres en classe.”

… Putain ces mômes.

Mardi 24 mai

Ce soir je suis amer.

14h, je suis dans le bureau de Cheffe, à chercher comment diable répartir les classes entre professeurs de français l’année prochaine (teaser : je me retrouverais avec une classe de 6ème et une de 3ème en plus des latinistes. Ça me ferait presque envisager une saison 2 de ce journal), quand débarque Cheffe Adjointe. Elle relate l’affaire.

Un môme, déjà exclu avec sursis pour violence, a volé la console de jeu d’un camarade et a cherché à la revendre à un autre. Le conseil de discipline est immédiatement envisagé.

Oui mais.

“Oui mais on ne pourra pas le virer.”, préviens Cheffe. Car notre receleur de PSP doit, l’année prochaine, continuer sa scolarité dans un centre de formation pour sportif de haut niveau. Si jamais on le vire, ses chances se réduisent à peau de chagrin. “On ne peut pas risquer de compromettre son avenir.”

Et je suffoque.

Je suffoque en repensant à M., viré en deux mots il y a quelques mois. Il doit intégrer une Seconde Pro mécanique auto l’année prochaine, et personne ne s’est soucié de se préoccuper s’il a bien intégré son nouvel établissement, s’il a bien fait les démarches d’inscriptions pour l’année prochaine. Ce n’est que de la mécanique auto.

Je suffoque en pensant au discours de déception que j’ai tenu aux 3ème Tortignon aujourd’hui, qui peuvent se montrer géniaux avec certains profs et infects avec d’autres. “Soyez francs. Arrêtez la duplicité, les principes moraux que vous vous forgez aujourd’hui vous poursuivront toute votre vie.”

Je suffoque en pensant à la série Daria, quand la principale du lycée exige que le prof de français de Kevin, le joueur de foot américain décérébré, gonfle les résultats du débile parce qu’elle ne veut pas “qu’il soit viré à causes de résultats d’une nullité confondante. Ces connards de l’Académie et leurs exigences de merde !” Jusqu’à ce soir, je trouvais ce passage hilarant.

Je suffoque en pensant que j’ai l’aspiration de préparer les mômes pour un monde dur et un injuste mais dans lequel ils pourront faire une différence. Un monde où, je leur dis souvent, si on est juste, et fort, et gentil (c’est la même chose, ces trois mots), on peut vivre libre et sans se soumettre. Sauf que, même si tu voles un truc et que tu le revends, tu peux t’en sortir quand tu es bon sportif.

Au nombre de mes défauts, je ne pense pas que la vindicte figure en bonne place. Je ne veux pas la tête de ce garçon. Mais j’ignore si, à son probable conseil de discipline, je parviendrai à baisser la tête et à m’asseoir sur mes principes pour ne pas compromettre son avenir. Si le pragmatisme d’un avenir sportif à préserver me coudra la bouche.

Ça déchire. Un peu.

Prof en scène : tous les jours

Il n’y a rien qui me touche davantage, qui m’attendrisse plus, qui me donne autant envie de tomber amoureux que les silhouettes sur le quai gris sombre du RER Paris Gare de Lyon

Encore ensablées de la nuit. Le sommeil sur la joue. Je remonte la station jusqu’à la tête pour me placer dans le bon wagon quand il arrivera. Et je vois. Que nous nous livrons tous à un acte de violence : quitter nos abris respectifs pour nous retrouver dans cet endroit qui sent la fatigue et la pisse. Pour lever les yeux en espérant la routine. Pas d’incident technique ou d’accident de personne qui colorera les écrans d’annonce des trains de rouge. C’est pas bien joyeux.

Alors chacun gère à sa façon. Écouteurs vissés aux oreilles, portable, bouquin. Rires sonores. Chacun se crée son microcosme en fétus de paille. Et tout le monde respecte la fragile création de l’autre. Dans cet endroit où, n’en déplaise à certains politiques, il y a de tout sauf de la poésie, on prend muettement soin les uns des autres.

Ça sent le café de synthèse acheté à prix d’or aux souterrains du dessus, ça sent le croissant artificiel et le plastique fondu.

Mais il y a des yeux cernés brillant. J’en connais certains. De cette année ou des autres. Parfois je les aborde. Rarement. Pas envie de briser, moi non plus, leur cocon.

Tous les matins je me plonge dans un bain crade. Mais il y a du réconfort.

Lundi 23 mai

Étrange.

La matinée de cours se passe normalement. Trop normalement à vrai dire. Les mômes sont d’un calme absolu, lèvent la main pour participer, se lancent dans les activités proposées sans un mot. Des fois, on en oublie ce que c’est qu’une journée banale, à Ylisse.

T. vient nous rendre visite avec son bébé. Elle me propose de rendre visite aux 3èmes Orphée dans les cinq dernières minutes de mon cours. Je l’annonce aux élèves :

“Il va y avoir une surprise, en fin d’heure.
– Vous êtes absent demain ?
– Mieux que mon absence demain.
– À manger ?
– Mieux qu’à manger.“

Quand T. arrive, A. se retourne vers moi en hochant la tête.

“Je pensais que vous mentiez mais c’était vrai, en fait !”

Dimanche 22 mai

Et le dimanche on s’évade.

Non, je ne ferai pas dans l’originalité. Mais le nouvel album de Radiohead “A moon shaped pool”, me fait suffisamment de bien en ce moment pour que je laisse tomber le cynisme et l’envie de faire hyper.

C’est un album glacier. Étrange, statique, une œuvre dont on se demande d’abord ce qu’elle fait là, et par quel truchement on pourra l’aimer. Mais justement, pour l’aimer il faut se laisser tomber. Tendre l’oreille. Et alors on perçoit la lente dérive de la banquise, les craquements de la neige. Les morceaux qui composent cet album ont une sobriété, une pudeur qui ne bascule jamais dans l’ennui.

“A moon shaped pool” ne révolutionnera pas l’histoire de la musique contemporaine. Sans doute parce que tel n’était pas son souhait. Mais il laisserai à l’arrière du crâne quelques chuchotements. Et ça aussi, c’est important.