Jeudi 2 juin

J’envisage d’écrire au Guiness des records. Au collège de 8h30 à 19h et pas une seule heure de cours.

Alors avant que tu n’envoies un mail rageur aux Ministère de l’Éducation Nationale au sujet de ces feignasses de profs qui font rien qu’à pas bosser jamais, laisse-moi te peindre le tableau, non, la fresque, non la tapisserie qu’a été cette journée (oui, je sais que ça fait bizarre de peindre une tapisserie mais je suis fatigué, la Seine déborde, foutez-moi la paix).

Ça commence par le café du petit matin, près de la machine, où, avec T. nous sommes en train d’avoir l’une de nos conversations de gentils autistes, au sujet de Bataille, Dark Souls 3 ou Ezia Polaris (j’aime avoir des collègues aux centre d’intérêt multiples). Brusquement, le lino bleu hôpital de l’endroit se met à trembler, tandis que l’écran du distributeur d’espressos industriels affiche une erreur système. Cheffe Adjointe avance sur nous tel le Capitaine Jack Sparrow sur un nouvel Eye Liner et commence à nous expliquer que nous ne sommes pas respectueux, et qu’on doit bien savoir que depuis le début de l’année, le jeudi matin, c’est réunion, et qu’on n’y est toujours pas alors que ça fait dix minutes qu’elle a dû commencer et que franchement, c’est pas respectueux pour ceux qui se sont levés tôt, EUX. Nous tentons de lui expliquer, entre deux éructations furieuses :

1. Que nous aussi nous nous sommes levés tôt, d’où la nécessité du café.

2. Que je suis l’un des intervenants de la réunion mais que vu l’état actuel des routes, plus proche d’une attraction aquatique de Center Park qu’autre chose, il y a des retards de collègues et que, négligence, on est donc en train de les attendre.

3. Que ces réunions obligatoires sont débiles et infantilisantes. Elles ont été créées en établissement REP + dans l’Académie de Versailles à la faveur d’un flou dans le statut de ces établissements (les profs de REP + ont le droit à 1h30 de concertation dans leur emploi du temps : à Versailles, il a été décidé que ce serait formalisé et rendu obligatoire toutes les semaines à la même heure) et, pour le moment, le bilan est peu glorieux : alors certes, les profs sont plus longtemps présent dans le bahut, et ça force ces grosses feignasses à BOSSER. Mais je tiens tout de même à signaler que mes séances de boulot les plus efficaces avec mes collègues continuent à se faire sur des coins de tables, n’importe où et quand, sauf le jeudi matin à Ylisse.

Vaincus, nous nous dirigeons les épaules basses vers une énième réunion dont nous tentons désespérément de sortir du bon, mais dont le caractère formel et obligatoire a retiré tout dynamisme. À Ylisse, la moindre bonne idée pédagogique doit être disséquée, étudiée et mise en place, tout en continuant à jongler avec les quarante-huit qui la précèdent. Sacré numéro de cirque.

J’enchaîne avec une tentative désespérée de comprendre où en est l’épreuve d’Histoire des Arts du brevet qui, oh oh, a lieu dans dix jours. Sous prétexte que l’année dernière, l’organisation de ladite épreuve tournait plus ou moins correctement, personne ne s’en est vraiment occupé, et chacun a bossé dans son coin, moi le premier. Résultats : tous les élèves ne disposent pas du même corpus, les jury ne savent pas quelles oeuvres les candidats leurs présenteront ni même, parfois, comment les évaluer.
Mais comme d’habitude, les choses se mettront en place. Au prix d’un peu de sueur et de quelques ulcères en plus.

Visite au TGI (le Tribunal de Grande Instance, et non pas le nom d’un théâtre, comme l’a cru quelqu’un que je ne citerai pas). Avec les 3èmes Tortignon. L’audience concerne des menaces sur un vigile de supermarché. Les mômes respirent à peine pendant les questions au prévenu et les plaidoiries. Dans le bus du retour, en revanche, l’indignation éclate :

“Ils ont pas de preuve, il a rien fait !
– On n’en n’est pas sûr, M.
– Mais monsieur, ÇA SE VOYAIT ! Et puis pour qui elle se prenait la meuf, là ?
– C’était le procureur, c’est son rôle de proposer une peine.
– Non mais trois mois d’emprisonnement ? Genre elle rêve !”

Heureusement que je les vois deux heures demain. Dédramatiser, dépassionaliser un peu tout ça. Encore une fois, se battre contre l’affect.

En rentrant, j’apprends que, du fait des inondations en région parisienne, les profs parisiens ont été autorisés à quitter le bahut. “Mais pas vous, hein, vous avez conseil de classe, Monsieur Samovar.”, me sort Cheffe Adjointe en rigolant. “Et si vous ne pouvez pas rentrer, je vous héberge !”

Préparation d’un cours en commun avec T. Rires de B.

“Alors vous les profs de français, faudrait enregistrer vos conversations et vous écouter après avoir entendu nos élèves brailler, c’est reposant ! Vous êtes tellement courtois entre vous !”

Conseil de classe des 3èmes Orphée. Avec nos petits stylos, nous décidons de l’orientation des mômes. Il va y avoir des déceptions et des appels. Demain, je donnerai les verdicts avec toutes les apparences de la sérénité, moi que la moindre trace de déception chez les gens rend physiquement malade. Un des pires rôles à jouer, celui qui me donne tellement envie de fuir cette responsabilité de prof principal de 3ème. Mais un remède souverain à cette névrose, cette peur de déchoir.

Il est 19h, je n’ai qu’une envie, me fermer les tympans à tour d’oreillettes et gagner la gare de RER d’où, je l’espère, des trains partent malgré les intempéries et les grèves. Le papa délégué de parents d’élèves insiste pour faire le trajet avec moi. Le papa délégué de parents d’élèves qui explique souvent aux élèves qu’il faut avoir son propre Jiminy Criquet sur l’épaule (je vous laisse imaginer la tronche des mômes) et que ne pas avoir la moyenne en classe, c’est super grave. Ah oui, et celui aussi qui m’a allumé devant tout un conseil d’administration parce que sa fille ne partirait pas en voyage scolaire avec les autres latinistes cette année.

L’autre jour, devant une bière, je racontais que mon moment de jubilation le plus intense se trouve là : quand je devine qu’il existe chez quelqu’un autre chose que la caricature. Alors je secoue la fatigue et je l’écoute. J’entends un monsieur perdu, qui se demande si Ylisse est une chance ou un ghetto. Qui a peur pour sa fille, qu’il sent déjà lui échapper. Je ne l’aime toujours pas. Mais il est devenu humain, sous son chapeau que la pluie détrempe.

La journée n’était pas vaine. Juste épuisante.

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