
Ça fait très longtemps que je n’ai pas pleuré.
Vraiment pleuré.
Pleuré comme quand j’étais môme.
Pas les larmes d’adultes, d’homme, qu’on écrase parce qu’on a honte, parce qu’enraciné au fond de nous, il y a cette voix qui vous murmure que non, on est grand, on est mâle, que ces choses ne se font pas.
En ce moment je me dis que j’aimerais bien ça. Ces gros sanglots qui vous secouent tout entier, cet avis de tempête dans la poitrine, et les larmes, et les gémissements et la morve. Je me dis que tout ça finirait par entraîner au-dehors la fatigue, et la frustration, et les craintes qui subsistent en cette fin d’année.
Évacuer ce trop plein d’émotion qui me saisit à la gorge quand je m’aperçois que, le matin de l’épreuve d’Histoire des Arts, personne n’a préparé les salles d’examen, à l’exception de deux trois cartons de feuilles posées dans un coin. Et qu’en quelques minutes, des collègues prennent sur eux de tout installer, tablettes, tables, système de notation… Que tout se déroule sans accroc alors que nous sommes en auto-gestion complète tout au long de la journée, et ou personne ne vient jeter un coup d’œil pour voir comment s’en sortent examinateurs et surveillants.
Heureusement qu’I. est là pour déjouer les tentatives de gruge des élèves au fur et à mesure qu’ils recourent à des stratagèmes de plus en plus évolués, ou que N. règle les soucis techniques plus vite que le gouvernement de baisse dans l’opinion.
Chacun s’improvise un rôle qu’il remplit à la perfection.
C’est le problème majeur d’Ylisse. La plupart de l’équipe est tellement dévouée qu’elle en vient à assumer des responsabilités qui ne devraient pas être les siennes. Et du coup, on se fait mal.
Parce que, dans l’éducation, la question de la position est essentielle. Ça aussi, c’est un truc que j’aurais voulu savoir.
En ce moment, je joue à Fire Emblem, le jeu de stratégie. On dispose de tout un tas de beaux héros, mais, aussi forts, aussi puissants soient-ils, si l’un d’entre eux se retrouve mal positionné, lancé trop avant dans les lignes ennemies, ou exposé aux tirs pernicieux d’un archer, il tombera presque immédiatement. Le seul salut est d’abriter le mage frêle derrière le bouclier de la jeune soldate ou d’ouvrir une brèche à l’aide de la cavalière, par laquelle le voleur pourra s’infiltrer. J’aime les analogies, et celle-ci est absolument parfaite.
Attention. À ne pas tout vouloir faire tout seul, à ne pas procrastiner, mais à ne pas oublier, de temps à autres, que ce paquet de copies peut attendre. Longtemps. Parce que si des héros de jeux vidéo ne peuvent faire face au flot de l’adversité par eux-mêmes, qu’en est-il des profs ?
Et quand j’ai ma place, entre les armures, les épées et les boucliers de mes camarades, quand je peux agiter ma petite fronde dérisoire entre L. et son énergie inépuisable, T. et son infinie bonté, Monsieur Vivi et sa volonté gigantesque, alors je me sens invincible. Et les pleurs ne me semblent plus aussi essentiels.