
8h17 : En attendant la première sonnerie de la journée, je décide de me donner bonne conscience en feuilletant l’un des nouveaux manuels scolaires paru cette année (je pense que pas mal d’éditeurs pourront partir en vacances en jet privé, grâce à la refonte totale des programme cette année).
8h18 : Je manque d’avaler ma langue lorsque je tombe sur la page que, par pure cruauté, j’ai reproduit ci-dessus.
Or donc, un collègue semble avoir pensé pertinent d’insérer un extrait de chanson d’Indochine dans le chapitre consacré à la figure du héros. Il faudra le secours de quatre personnes, et l’utilisation d’un défibrillateur, de beaucoup de lexomil et d’un koala albinos pour que je retrouve un semblant d’équilibre mental. À l’heure qu’il est, je n’en reviens toujours pas.
Alors oui, je sais ce qu’on va me dire : il est facile de pointer du doigt un document moins pertinent que les autres dans un manuel, tout le cours ne porte pas sur ces vers de Nicola Sirkis, l’homme ayant pris le look gothique en otage dans sa cave depuis trente ans, et il est aisé de tourner la page, si ce support pédagogique ne me plaît pas.
Mais tout de même.
Tout de même j’essaye d’imaginer la réaction d’une classe devant ce document. Déjà à Ylisse, on pourra oublier. Chacal étant une insulte en vogue dans le neuf un, retrouver le mot imprimé dans un putain de manuel scolaire est un appel à l’émeute (et à la simulation d’actes que la morale réprouve en se tenant debout sur les tables). Mais même dans des bahuts un brin plus calmes, je me demande :
1. Si des mômes nés en 2004 connaissent Indochine.
2. S’ils en ont quelque chose à carrer.
3. Quel regard gêné ils jetteront au prof qui tentera de donner au vers “L’aventurier contre tout guerrier” des accents mallarméens ou, pire, leur passera un extrait musical de cette chanson qui, il faut bien le dire est diffusée 95% lors de fins de soirées trop arrosées au – mauvais – alcool.
4. Et surtout, bordel, quelle exploitation pédagogique tu peux faire d’un vers aussi puissant que “Bob Morane est le roi de la terre.”
Il n’y a là aucun mépris de ma part pour ce que l’on appelle avec beaucoup de condescendance la culture populaire. Je suis le premier à faire regarder Doctor Who à mes élèves latinistes ou à utiliser des textes d’Émilie Loizeau dans mes corpus de poésie.
Mais c’est justement parce que cette utilisation reste exceptionnelle et marginale qu’elle me semble pertinente. Je n’ai pas besoin de trouver dans un manuel scolaire un texte d’Indochine : j’attends dudit manuel qu’il me propose des textes de référence qu’il me sera loisible de compléter par la suite. Je veux qu’un manuel soit clair, lisible, riche et intéressant, qu’élève comme professeur puisse avoir du plaisir à le feuilleter. Je n’attends pas qu’il soit cool, ou qu’il tente de l’être.Parce que c’est finalement l’impression qui se détache de ce pauvre petit texte, coincé entre une image d’Indiana Jones et de Rey : celle d’un livre qui semble nous dire “Hey ! Regardez comme les nouveaux programmes sont fun ! Chouette chouette chouette !” La démagogie qui transpire de cette double page est impressionnante.Cela est d’autant plus dommage qu’il existe des supports contemporains ambitieux, vraiment pertinents : l’exploitation de la chanson de Juliette “Aller sans retour” a donné lieu à un super cours en 3ème, et j’ai rarement eu aussi peu de difficulté à leur expliquer l’absurde dans les contre-utopies qu’en montrant aux mômes un extrait du jeu vidéo Portal. Seulement, comme pour tout autre préparation de cours, il faut choisir le matériau avec ambition : là, j’ai juste l’impression que l’auteur du manuel a fait une recherche Google “héros + chanson + époque contemporaine + mèche de cheveux graisseuse.”Encore une fois, je sais que les auteurs de la réforme du Collège ne sont pas responsables de la rédaction des livres scolaires. Cependant, lesdits livres scolaires traduisent l’esprit de cette réforme : une angoisse perpétuelle de provoquer l’ennui, de ne pas être ludique et cool. Et punaise, j’ai beaucoup de mal à me dire que l’on peut structurer un cours autour de cette angoisse.Je suis sans doute au bord de la sénilité, mais je persiste à croire que l’on peut créer des cours passionnants avec des textes poussiéreux, que la littérature médiéval peut soulever l’enthousiasme et que, surtout, c’est une défaite intellectuelle de tenter d’appâter les mômes avec des supports pédagogiques aussi pauvres. On peut chercher du côté de la richesse dans la production artistique contemporaine (même si je ne porte pas Indochine dans mon coeur, je suis sûr que même ce groupe a des textes plus riches que ça. En creusant bien.), plutôt que dans ce qu’elle a de plus racoleur. On le doit à nos élèves, à leurs intelligences, et à notre honnêteté intellectuelle.