
Je passe la matinée à bosser mes cours. Les partager, les partager vraiment, fait des miracles pour ma productivité cette année. Question de fierté : hors de question de proposer des dégueulasseries griffonnées sur du papier brouillon à mes collègues. Je ne sais pas si c’est une solution miracle pour tout le monde, mais la mutualisation du boulot, pour l’instant, j’y adhère à fond.
Et c’est d’un pied léger que j’entre dans le bureau de Mme RO².
“Monsieur Samovar, j’y arrive pas.”
Mme RO² a les yeux explosés et la voix incertaines. Mme RO², en temps normal, ressemble à une version sympa d’Umbridge, dans Harry Potter. Toujours vêtue en pastel, toujours très calme, souriante et pro, même lorsqu’elle t’explique que, non, elle ne t’accordera pas ce que tu lui demandes et tu peux bien aller te faire voir. Je l’ai rarement vue ainsi. Avachie dans son fauteuil du maître du monde. J’espère très fort pour elle que ce n’est que par manque de sommeil. Depuis le début de l’année, Mme RO² fait tout ce qu’elle peut pour faire coexister les exigences nouvelles que la réforme du collège impose aux emplois du temps et les milliards de projets dont le bahut est abreuvé.
Je fais ce que fais toujours quand je ne peux pas aider. Je m’asseois et j’écoute. Petit à petit, elle verbalise ses soucis de calculs d’horaire, auxquels je pige que dalle et finit par émerger de son malstrom de problèmes. Et puis elle m’accorde mon changement de salle parce que faut pas déconner, c’est pour ça que j’étais venu à la base.
J’enquille par un cours avec les 6ème Glee. Pour l’instant, ce sont des choupinous en sucre. Ils remplissent avec une application touchante leurs fiches d’activité, lèvent la main à s’en faire une élongation et me regardent comme le messie quand je leur temps ma souris de blanc correcteur. Je fais cours à un élevage de mogwais et j’ai hâte de passer à mon cours sur les monstres pour les voir rire de peur.
Les choses se compliquent avec la 3ème Dalek. Faut dire que je n’ai pas choisi la facilité en optant pour un texte de St Augustin. B., un mètre soixante-quinze et une carrure de lutteuse gréco-romaine, fronce les sourcils et grogne d’agacement devant ce mec qui écrit des textes “érotiques” (il lui faudra dix bonnes minutes pour comprendre que j’ai dit “ironique”). Hormis J., qui s’extasie devant absolument tout, des plus belles pages de la littérature à un verbe du troisième groupe, le reste de la classe travaille dans un silence dubitatif. Ils sont encore en phase d’observation, et les prochaines heures seront décisives. Ils attendent. Le moment mythologique ou la grosse gaffe. L’instant où ils décideront d’embarquer avec moi ou de lancer leur petite révolution. Mais j’ignore encore comment les surprendre. Trop d’élèves susceptibles d’exploser en plein vol. Trop de mômes totalement repliés sur eux-mêmes. Je ne sais en quelle tonalité je joue.
Je suis rejoins en deuxième heure par T., qui vient pour la première fois observer un de mes “vrais” cours. Vert de trac, je continue à naviguer à l’aveugle et finit par me rabattre sur ce que je sais faire de mieux : improviser. J’envoie valdinguer mes questions ciselées et taille une activité sur mesure aux Daleks. L’énoncé branle un peu, ma langue butte sur les consignes, mais je perçois un frémissement. Les mômes s’y mettent et E. demande à ce que je lise sa prose, ce que je fais après avoir saisit son cahier avec circonspection, des fois que l’envie lui prenne de m’arracher les bras, ce qu’il devrait réussir à faire avec un peu plus d’effort qu’il m’en faudrait pour ouvrir un exemplaire de 20 minutes.
Je termine le cours en nage, on débriefe avec T. J’apprends. J’apprends beaucoup. Partager ses cours, ouvrir les portes. Ça marche. Ça marche d’enfer.
En salle des profs, nous retrouvons B., en mode king of the world. Ses premiers cours se passent bien, bien mieux qu’il l’espérait semble-t-il. Et il a la meilleure réaction possible : il profite de ces moments au maximum. La vraie force pour les mauvais jours, on la tire de là.