Vendredi 16 septembre

Des fois, je suis un gros con.

Par exemple, hier, j’ai été un gros con avec Amidala. Amidala a un prénom de petite chose délicate et la carrure d’une parente de Xena la guerrière, dans une réalité où Xena serait la cousine souffreteuse de la famille. 

Amidala a une propension a bouder bruyamment, à protester dès qu’on lui propose de mettre en sourdine sa voix de barytonne, et tchippe  avec une constance remarquable. Depuis le début de l’année, nos rapports ne sont pas au beau fixe. Ma propension à utiliser des mots de plus de trois syllabes, à m’extasier sur des types morts qui racontent leur vie et à croire que le niveau de langue soutenu est indispensable à l’écrit me font clairement passer pour un emmerdeur à ses yeux. 

Hier, pause de midi. Je me rends en salle des profs avec quelques collègues et je croise Amidala qui, pour une raison que j’ignore, semble s’être mise sur son trente-et-un. Tenue fendue à des endroits assez peu flatteurs pour sa silhouette, rouge à lèvre mauve cirrhose et mascara appliquée par un parkinsonien. Elle me tend sa rédaction à rendre im-pé-ra-ti-ve-ment pour hier.

Et là, l’instant gros con. J’adresse à Amidala mon plus grand sourire hypocrite en saisissant le papelard. “Amidala, quelle élégance aujourd’hui !”

La môme sourit. Un gigantesque sourire aux dents parfaitement alignées.

Vendredi. Amidala proteste à peine lorsque je leur distribue l’exercice sur lequel nous allons bosser pendant une heure. Pas plus quand je leur colle un exercice rébarbatif sur la nature des mots (rébarbatif mais essentiel : savoir d’où l’on part est vital en troisième.)
Je la vois pour la première fois lever la main et patienter en attendant que je l’interroge. À l’entrée en classe, elle ne s’est pas, comme à l’accoutumée, effondrée sur son siège jusqu’à ce que je lui explique en des termes choisis que j’apprécierais qu’elle sorte son matériel d’élève avant que ma tension n’atteigne des sommets inquiétants. 

Et puis surtout elle sourit.

Un immense malaise m’envahit. Je tente de le dissiper avec la lecture d’un extrait de L’âge d’homme, de Michel Leiris (les trois premiers paragraphes). 

Silence térébrant sur la classe de 3ème Dalek. Le texte est complexe, il est de ceux qui, en général, provoquent des bavardage – surtout un vendredi après-midi – du fait de son vocabulaire. Là, rien. Et puis, R. :

“Pourquoi il fait ça ? Se décrire si mal…
– C’est la question.
– Ça se fait pas !
– Pourquoi ?
– C’est… c’est super dur de se clasher comme ça !”

Amidala hoche la tête. Avec un peu trop d’insistance. Être prof en REP, c’est se méfier de la surinterprétation. Mais je ne peux m’empêcher de la voir plisser des yeux, relire le triste constat de Leiris. Machinalement, elle remonte partiellement sa capuche sur son immense chignon. Et sans réfléchir je recommence :

“Amidala, enlevez ça, je ne vois plus votre coiffure !”

Gloussement et exécution de la consigne sans aucune protestation. Derrière elle, il y a E., dont il se murmure qu’il est l’un des plus gros dealers de la cité, qui observe un silence benoît, et qui sourit de plus en plus, quand je lis ses travaux en exemple au reste de la classe. Et dont le regard arrogant se fait de plus en plus rare.

Je finis cours rouge de honte. Sarcastique oui, mais jamais cruel, jamais lâche. Parce que les mômes ont besoin d’embellies comme de gueulantes. Et surtout d’honnêteté. Me moquer oui. Me foutre d’eux jamais plus. 

Laisser un commentaire