Samedi 17 septembre

M. boude. M. frise le nez pendant que ses camarades de 3ème Dalek sont au boulot. M. refuse mon aide et grogne, assez distinctement pour que je puisse l’entendre, mais pas assez pour que je puisse le reprocher.

“Pourquoi on n’a pas Mme M. cette année ? Elle au moins, elle comprenait les adolescents !”

Phrase que j’entends depuis neuf ans que j’enseigne à présent. Et qui m’atteint comme un enseignant stagiaire. “Pourquoi on n’a pas Mme M. ? On la préférait.”

Les mômes d’Ylisse sont des monstres d’affect, toute personne passant plus de deux semaines en leur compagnie le comprend. Même s’ils sont infoutus de se rappeler les définitions d’ “épopée” et “lyrisme”, ils en intègrent les grands principes dans leur vie scolaire.
Même les élèves les plus perdus dans leur parcours scolaire ont soif de cette légende. Appartenir à une classe, que ce soit pour s’y intégrer ou s’y opposer, s’y forger sa légende.

Légende dans laquelle, bien entendu, le prof figure en bonne place. 

Aussi difficile que soient leurs rapports avec un enseignant, les gamins d’Ylisse investiront toujours les profs qu’ils ont eu les années précédentes d’une dimension quasi-mythologique. On me l’avait dit à mon arrivée et je le répète souvent aux nouveaux collègues ‘Tu vas voir, dès la deuxième année, ton statut change totalement dans le collège.”
Les élèves d’Ylisse perpétuellement en recherche de figures tutélaires. Qui vivent chaque mutation d’un enseignant comme un abandon, un déchirement avec orage sur la lande et violons. Pourquoi partent-ils tous ? Qu’ont-ils fait de mal ? La simple idée que tout le monde ne se voit pas passer sa vie à bosser dans le même bahut leur paraît inconcevable.

Et c’est pourquoi M. me regarde d’un air dédaigneux ce jour-là. Je ne lui conviens pas. Elle est forte, la tentation, du lui demander pourquoi elle l’aimait tellement, Mme M. Et d’essayer, une fois la réponse obtenue – M. ne se ferait bien entendu pas prier – d’intégrer quelques éléments de gestion de classe de cette collègues dans mon cours.

Sauf que ce ne serait pas un service à lui rendre. Ni à ses camarades. Ni à moi.

Je me retourne vers M. 

“Qu’est-ce que vous ne comprenez pas avec l’activité ?
– Rien !
– Bien sûr que si. Vous ne seriez pas énervée sinon. 
– Je suis pas énervée, ça sert juste à rien, ce qu’on fait.”

Ah.

“Pourquoi ça ne sert à rien ?
– Je vous dis ! On l’a déjà fait l’année dernière.
– Vous avez raison, ce sont des révisions. Et clairement, vous maîtriser. Attendez, on va tenter ça.”

Je raye certaines consignes au crayon sur le papier, en rajoute d’autres. M. n’a pas l’air spécialement jouasse mais se plonge dans l’exercice. Elle n’en n’est pas moins morose. Mais elle apprend. L’accord du participe passé, qu’elle avait oublié, et à me connaître. Monsieur Samovar, avec qui il va falloir qu’elle fasse, qu’elle devra intégrer à son récit mythologique.

Écouter les chiards et l’immense tapisserie de leur parcours scolaire, ne jamais transiger sur ce qu’on leur demande, rester soi-même, quoi qu’il arrive.

Le défi délirant de chaque année scolaire.

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