Lundi 3 octobre

Je ressors passablement énervé de ma journée de travail, quand, dans la cours, m’accostent deux Daleks, J. et K. J. est un élève adorable, qui se bat contre d’énormes difficultés, et une crise d’adolescence carabinée. K. est dyslexique au dernier degré. Et, pour ce que j’en ai constaté, les procédés mis en place pour l’aider – ordinateur mis à disposition évaluations aménagés, cours photocopiés… – se heurtent à une indifférence totale de sa part, et de celle de sa famille aux côtés desquels le dédain de Kim Jong-Un pour la décence humaine en général fait preuve d’aimable plaisanterie.

“Monsieur, ça vaaaaaa ?
Non, et si vous me retardez, je vais rater mon cours de boxe, ce qui me forcera à m’y livrer là, tout de suite, et comme vous êtes devant moi... Oui, bien sûr, que puis-je pour vous ?
– Monsieur, pour une fois je vais vous apprendre quelque chose !”

L’air émerveillé, K. tortille ses doigts dans tous les sens. J. rectifie légèrement la position du majeur.

“Vous savez ce que c’est ?
– Le début d’une blague graveleuse sur un pénis d’éléphant ? Non, dites-moi ?
– Un N en langage des signes !”

Je hoche la tête, tentant de me mettre à l’unisson de l’enthousiasme des deux mômes. Je ne sais absolument pas quoi faire de cette information, mais je ressens, dans la façon de se déporter d’un pied sur l’autre des garçons, ce déséquilibre quand un chiard tented de construire une fragile passerelle de mots vers l’adulte.

“Monsieur…
– Oui, K. ?
– Vous pensez que vous pourriez faire des cours… (il avance doucement la main dans l’espace). Tranquilles. Doux.”

Je reste un instant bouche bée.

“Mes cours sont durs, K. ?
– Ils sont… Il faut… Lutter.
– Mais pourquoi ne demandez-vous jamais d’aide ?
– Tous les cours sont durs, monsieur, alors de l’aide…”

Il hausse les épaules, et avec cette aisance qu’ont les élèves d’Ylisse à laisser tomber toute affaire cessante leurs occupations, se retourne vers J. et commence à lui parler de Pokemon Go, mais laissant la tête pleine de questions. Et de circonspections.

Nous sommes encore en phase de test. La prudence veut que je prenne la demande d’un garçon intelligent avec prudence. Les élèves d’Ylisse sont passés maître dans l’art de la manipulation des adultes, parfois même inconsciemment. La puissance suprême : réussir à créer ce lien de dépendance réciproque avec l’adulte.

Cependant, il y a ce mot. “Doux.” Autour duquel je dois tenter de tisser des liens, afin de, peut-être permettre à K. de trouver sa passerelle.

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