
Enfer et damnation.
Nous y voici finalement : le jour où je me retrouve seul face aux troisièmes-pas-en-Espagne. Je conduis donc un cheptel de sept ados renfrognés jusqu’à leur salle. En tête du cortège, trois gamines que je n’ai jamais eu et qui me regardent avec curiosité. Derrière, S. et R. Pas évidents à gérer, mais ils sont cette année en 3ème Dalek, et ont fini par comprendre qu’essayer de s’investir un minimum dans ce que propose Monsieur Samovar, ça peut être chouette de temps en temps et éviter de se retrouver suspendu par un pied à la fenêtre du deuxième étage.
Et un peu plus derrière, M. et D. Je ne connais M. que de réputation. M. souhaite devenir comique. M. ne supporte pas qu’on s’intéresse plus de sept secondes à quelqu’un d’autre que lui. M. enchaîne rapport d’incident sur rapport d’incident.
Et D…. D. qui est un peu le boss final de ma carrière. D. est cet élève inaccessible. Littéralement. Durant l’année où il m’a mis la misère il a été mon élève, D. n’a jamais rien eu carrer de ce que nous faisions. Projets, activités, cours, sorties, sanctions, D. s’en moque. D. vit dans une réalité parallèle et vous affirmera, yeux dans le yeux que non il n’a pas tapé machin, que oui, il a rendu son devoir, que non, il n’est pas en train de danser tout nu sur sa table en se fourrant un stylo dans une partie incongrue de son anatomie (l’oreille). D. est persuadé que tous les profs lui en veulent et qu’il peut les défaire par sa répartie, plus proche de celle de Beavis et Butthead que d’un pro du stand up.
Il y a sans doute beaucoup de boulot à faire avec ces deux mômes, mais je ne vais être leur prof que pendant deux heures. Je berce le fol espoir qu’ils le savent et auront à cœur que ces deux heures là ne se passent pas trop mal. D’autant plus que j’ai prévu une chouette activité, un questionnaire sur Persépolis, avec de l’observation, de l’argumentation, du débat…
Bien entendu, mes illusions se heurtent à la réalité à une vitesse qui ferait passer la lumière pour un escargot paralytique, M. n’étant pas encore entré dans la salle qu’il traite R. de Bugs Bunny, rapport à ses dents proéminente. Je hausse un sourcil.
“Ça n’est pas drôle.
– Wesh je voulais pas faire rire vous hein !
– Vous ne vouliez pas me faire rire. Objectif atteint, je n’ai jamais aussi peu ri de ma vie.”
M., vexé, boude pendant un quart d’heure, ce qui me laisse le loisir de remarquer que R. rigole à la vanne dont il vient d’être victime. Le rire du groupe. Ricaner avec les trois autres garçons, juste histoire de ne pas être exclu.
Nous commençons le cours et le film. Après quelques dizaines de minutes, j’avise A., qui a gentiment commencé à remplir son questionnaire :
“Vous avez écrit que vous détestez Persépolis pour son histoire ?
– Oui.
– Elle ne vous plaît pas ?
– Non. Mais elle est juste horrible ! Pourquoi inventer un truc pareil ?
– C’est… C’est la réalité.”
A. pâlit, pendant que je reprends M. pour la énième fois. Il se rebiffe et se lève.
“D’où que vous connaissez mon nom, vous êtes même pas mon prof ?”
Je sors le premier truc qui me vient à l’esprit.
“Avouez qu’assez peu d’élèves portent un legging violet.”
D. baisse les yeux sur ce que porte sur son camarade.
“Ouah la honte pour toi ! Le legging !
– D., vous pouvez aussi vous calmer, vous n’êtes pas Cristina Cordula.
– N’importe quoi, m’sieur, je préfère Enjoy Phoenix !”
Je le regarde.
Il me regarde.
Je souris de toutes mes dents.
Il comprend.
“Alors comme ça on regarde Enjoy Phoenix, D. ?
– Je… Non, c’est même pas vrai, c’est ma soeur…”
Nouveau sourire. Et miracle, D. la ferme. Je termine le cours dans une paix relative. En deux heures, je ne pouvais pas espérer mieux.
Mon boss final sort sans fanfaronner, et ça fait du bien.
Après-midi, cours avec les sixièmes Glee. À la fin de l’heure, M. et M-L s’approchent. Je sens un frisson me parcourir l’échine. M. et M-L. vivent dans une bulle où le temps semble s’écouler beaucoup plus lentement. Elles agissent et parlent environ 1.8 fois plus lentement que nous autres humains. Et comme tous les sixièmes, elles ont des questions. Beaucoup de questions. M-L. semble au bord des larmes.
“Monsieur…
– Oui M-L. ?
– N. il a dit quelque chose et je sais pas si c’est vrai, vous pouvez me dire si c’est vrai ?”
Je précise que cette tirade a pris environ une minute trente. Réprimant une légitime envie de lui hurler “Dépêche-TOA”, je prends mon ton le plus docte possible.
“Dites-moi.
– N. il a dit que j’étais une Illuminati, vous pensez que je suis une Illuminati ?”
Tentative désespérée de garder mon sérieux et, surtout, de brider les 27 blagues qui viennent de m’éclore à la cervelle.
Mais bien sûr, vous avez tout à fait une tête de bourgeois bavarois du XVIIIe siècle.
Je ne pense pas, mais ma grand-mère se nommant Dana Scully, c’est à vérifier.
Non, à vu de nez, vous avez plutôt une tête de reptilienne.
Bien sûr que non, le Docteur les a tous ramenés sur leur planète dans la saison 7 de la série originale.
Je vous dis non si vous êtes capable de me conjuguer “gésir” au passé simple.
“M-L… Ça n’existe pas les Illuminatis. Vous voulez qu’on regarde ensemble sur une encyclopédie ce que c’était ?
– Non, non ! (dénégation affolée de la tête) Je veux savoir ce que VOUS, vous pensez.”
Nous y voilà. Ces deux gamines n’ont aucune envie de connaître la vérité. Elles veulent que leur prof leur donne une version rassurante de la réalité. Qu’il détruise le mythe parce que Monsieur Samovar, elles l’aiment bien. Alors on parle. Des Illuminatis un tout petit peu, et de savoir ce qui est vrai et faux, surtout. Que c’est difficile, mais qu’il faut se poser les questions. Demander ce que ça veut dire. Ne pas se laisser impressionner parce ce que le langage a de plus impressionnant : l’affirmation.
M. et M-L. repartent, souriantes, bras dessus bras dessous. Et je fais mentalement signe à D. qui, une année durant, m’a rabâché que le français, ça sert à rien. “Mon grand, si tu connaissais le grand et terrible pouvoir du langage…”