Samedi 22 octobre

Correction d’un paquet rédactions. Les mômes doivent, comme Rousseau, raconter une injustice dont ils ont été victime et comment cette injustice a changé leur quotidien.

Rosalie m’a rendu un travail complètement dans les clous, à défaut d’être original. Une histoire de portable confisqué. Rosalie est l’une des rares élèves solides de la 3ème Dalek. Elle sait parfaitement ce que l’on attend d’elle, tant au niveau du travail que du comportement. Elle joue. Elle joue son rôle de bonne élève, mais pas trop, afin de garder un statut dans la petite bande des mômes charismatiques de la classe, entre S., E. et N. En latin, cependant, une toute autre gamine se dévoile. Drôle, gouailleuse, et pleine de questions biscornues mais étrangement pertinentes. “Monsieur, si les femmes n’avaient pas le droit de vote à Rome, pourquoi elles se révoltaient pas ? Genre en refusant de dormir avec leurs maris ?”

Rosalie a déjà l’intuition de Lysistrata.

Et pour la deuxième fois, Rosalie a oublié son brouillon dans sa rédaction. Une toute autre histoire. Où elle explique l’injustice qu’elle ressent à être dotée d’un prénom “de vieille femme”. Rancœur envers sa mère qui “a rigolé quand je lui ai demandé pourquoi elle m’avait appelé comme ça.” “Depuis je lui dis plus rien.”

La première fois, Rosalie avait écrit un brouillon sur un souvenir marquant de sa vie. Sa tentative de suicide. Elle m’avait rendu, au propre la sage histoire de la naissance de son petit frère. Et s’était totalement refermée quand je lui avais demandé ce qu’il s’était passé, devant sa copine N. Elle avait boudé une bonne semaine avant de recommencer à me parler.

J’hésite à noter ce second brouillon, infiniment meilleur que la copie au propre.

Et je me dis qu’on n’est pas dans un téléfilm où les adultes sont rassurants, où les adultes savent. Où je lirais son écrit devant toute la classe d’une voix vibrante, tout le monde applaudirait et Rosalie se sentirait tellement mieux. Je vais faire confiance à Rosalie et la laisser me raconter son histoire. La convoquer et lui demander si elle veut parler, être là. Essayer de démêler la détresse du besoin d’exister, si fort chez les ados. Et peut-être avertir N., l’assistante sociale qui, avec ses grands yeux bleus et ses mots de soleil, a toujours le conseil qu’il faut.

Aider Rosalie ne sera pas un grand moment, violons et cavalerie en option. Comme tout dans ce boulot, ce sera une entreprise laborieuse, lente. Et surtout douce. Ils ont tellement besoin qu’on leur montre de la douceur, les chiards…

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