Mardi 25 octobre

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Je crois que c’est l’un des défis sur lequel je me casse le plus souvent les dents, après neuf ans de carrière : regarder ailleurs.

Je ne parle pas ici d’une lutte contre un quelconque strabisme, mais de ces élèves qui ont une capacité presque magnétique à attirer le regard. J’avais parlé dans un billet précédent de ces sept élèves qui, dans un voyage en comptant cent-quatre, avaient réussi à polariser l’attention de leurs accompagnateurs. Le cas était extrême mais il illustre parfaitement un problème récurrent au collège, et plus particulièrement en REP + : celui des élèves-vampires.

Les élèves-vampires se distinguent par leur propension à habiter un extrême : ils sont excellents, ou en grande difficulté, ou remarquable par un trait de leur personnalité (le genre de trait qui vous donne la plupart du temps envie de les étrangler). Et, parce qu’il faut leur réexpliquer plusieurs fois, ou répondre à leurs nombreuses questions, ou gérer leurs soucis de comportement, notre attention sera toute entière captée vers eux.

C’est un fait : sur vingt-six élèves, je fais en général cours à dix d’entre eux. Et ils ne sont pas fautifs. Ils sont justes plus remarquables, en toute objectivité.

Et les autres ? Eh bien les autres sont là. Ils ne posent pas vraiment de difficulté – ou les dissimulent parfaitement – s’investissent assez dans les activités pour passer sous le radar du prof concerné par la réussite de chacun, mais sans briller plus que cela. Et des semaines peuvent s’écouler sans qu’on leur adresse directement la parole.

Ils sont ceux dont, je crains, on risque de s’emparer plus tard pour tenir de nauséabonds discours sur “la majorité silencieuse” : des mômes qui ont décidé, pour diverses raisons, de ne pas s’exprimer. Et voient donc leur parole perdre un peu plus en importance chaque jour. Et je ne leur en tiens aucun grief. Parce que c’est dur. C’est dur, à Ylisse, de ne pas être un vampire. Parce que les profs de REP + sont câblés pour s’occuper des “élèves à problèmes”, ceux qui en “ont vraiment besoin”. Les dysfonctionnels magnifiques. Et ça devient comme un jeu, entre eux et nous. Trop souvent, en me remémorant l’heure qui vient de s’achever, je ne peux distinguer qu’une poignée de visages, et quelques silhouettes vagues dans le fond.

Alors comment faire ?

Actuellement, seuls deux procédés ont fait leurs preuves pour moi. Le premier consiste à varier au maximum les activités, d’un cours à l’autre. En espérant que l’un des mômes de l’ombre y trouvera sa place, pourquoi pas même qu’il occupera le centre de la scène. Comme J., quand nous mettons en place des débats à l’oral. Comme N., qui adore écrire de fausses lettres. Leur offrir de nouvelles règles, contre un peu d’espace.

Et puis, tout simplement, respirer. Je ne répéterai jamais assez à quel point cet extrait d’une série m’a aidé dans mon boulot. Lorsque j’enchaîne les heures de cours, lorsqu’Amidala pète un câble et nécessite qu’on s’occupe d’elle, là, maintenant, lorsque J. pose sa deux-millième question, inspirer un grand coup. Et repérer A. qui attend sagement, ses grands yeux noirs posés sur son prof, qui lui a à peine lâché un bonjour aujourd’hui.

N’en déplaise à une réforme actée cette année, la qualité de l’éducation EST aussi une question d’effectif. Et pour permettre d’exister à ceux qui, par leurs pics ou leurs abîmes, ne sont pas assez extraordinaires pour qu’on les remarque spontanément, des classes plus réduites en nombre seraient essentielles.

Alors en attendant, on improvise. Et surtout on respire.

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