
Que serait une rentrée sans les habituelles blaguounettes du RER D ? Après quelques stations passées à se traîner comme un escargot asthmatique, le train nous débarque entre nulle part et rien du tout, nous invitant à nous balader de quai en quai avant de nous signaler qu’en fait, oups, il va bien pouvoir repartir.
Je débarque donc en salle des profs amputé d’une bonne partie de mon optimisme, dont j’ai de minimes réserves. Retrouvailles de collègues. Je retrouve Monsieur Vivi et me fais une fois de plus violence pour ne pas lui faire un gros câlin (ne me juge pas, tout le monde veut faire un gros câlin à Monsieur Vivi, même toi mais tu ne le sais pas encore). Nous montons immédiatement dans sa salle pour régler l’épineuse questions de la répartition des élèves de la section musique et de leurs instruments : en gros qui va jouer quoi ? Nous aboutissons à quelques versions possibles : celle qui tient le plus compte possible des vœux des mômes, celle qui joue sur les compromis et la troisième, dans laquelle nous nous faisons plaisir. Nous attribuons aux chiards les instruments qui, d’après nous, leur vont. Leur emblème en quelque sorte. Je tremble d’angoisse et d’excitation à l’idée que cette version soit retenue.
Retour en salle des profs où j’apprends que C. lit mon blog (mais comme elle veut pas que je parle d’elle, je parlerai pas d’elle), où la grosse voix de V. me réconforte, et le sourire toujours un brin moqueur de V., l’autre me fait chaud au coeur. On devise de tout, de rien, des vacances et du mystère du voleur de clé USB (d’ailleurs, si tu lis ces lignes, tu serais bien urbain de rendre à leurs proprios les quatre clés que tu as chouravées. Ça coute des sous ces choses là et surtout, il y a plein de boulot dessus. Je te le dis aimablement, la prochaine fois c’est dolmen dans ta face. 🙂 )
J’avise T. qui pâlit en consultant son téléphone. Il vient d’apprendre par mail l’arrive d’un nouvel élève dans sa classe. T. est prof principal d’une cinquième dans laquelle se trouve plusieurs ULIS, des élèves en très grande difficulté d’apprentissage, ce qui lui valait, normalement, d’accueillir un peu moins de mômes.
En théorie.
Là, il apprend que sa nouvelle ouaille à l’âge d’être en 3ème et que, comme il n’y a pas de place en ITEP, une structure médico-éducative accueillant les élèves souffrant de handicaps faisant obstacle à leurs apprentissages, il a atterri dans notre collège.
“Alors oui”, lui explique Cheffe Adjointe “dans le collège d’à côté, ils sont 21 par classe, mais la prise en charge n’est sûrement pas comme ici ! Il a l’air très éveillé, à mon avis, avec lui, vous allez vous régaler.”
J’ignore ce qui me donne le plus envie de me mettre à courir tout nu dans les bois dans cette situation. La situation du môme, placé dans un établissement scolaire qui ne dispose pas des structures nécessaires pour assurer son épanouissement, celle de la classe de T., qui va voir sa relative stabilité ébranlée par un nouvel arrivant aux besoins vraiment particuliers, l’irrespect par rapport à l’équipe de prof, avertie par un simple mail, quelques heures avant l’arrivée de l’élève, ou le fait qu’on essaye de nous vendre ce bordel comme une situation privilégiée. Parce qu’à Ylisse on sait faire. Parce qu’à Ylisse, on enseigne à des classes de bric et broc, qu’on gère et qu’on adore.
Alors non. Non. On n’adore pas, on surnage parce qu’on a entre les mains des êtres infiniment précieux, fragiles et attachants. Mais qu’on joue sur nos meilleurs penchants pour ériger en normalité une situation inacceptable me débecte profondément.
Première heure de cours, avec les 6ème Glee. À la fin de celle-ci, M. m’approche. M., c’est cette élève dotée de cette capacité curieuse d’étirer le temps.
“Monsieeeeur ?
– Attends, je prends mon TARDIS et je me rends à la fin de ta phrase. Oui ?
– Demain, c’est mon dernier jour ici. Je déménage. Mais…
– Mais ?
– Vous pourriez dire à ma maman que je voudrais rester ? Je suis heureuse, ici. Je pourrais rester chez ma mamie.”
M. a un sourire très figé sur les lèvres. Et le regard brillant, brillant. Alors comme c’est la pause, j’appelle sa maman. Et pendant que ça sonne, je pense à ce que je vais dire.
“Oui, bonjour madame, c’est Monsieur Samovar, le prof principal de M. Elle aimerait bien rester à Ylisse, en 6ème Glee, et moi aussi j’aimerais bien. Je sais que c’est très compliqué, pour elle, pour vous, pour la famille. Mais ce serait tellement bien.
Parce que, dans l’une de mes histoires- je me raconte sans arrêt des histoires, vous n’avez pas idée, surtout quand j’écoute de la musique, tout le temps – je me suis dis que M., la musique lui donnerait tout. On lui ferait jouer des percussions, ce serait un choix super bizarre, mais ça lui plairait, ça la cadrerait, surtout qu’apparemment, le prof de batterie est un warrior. En grandissant, M. découvrirait sa voix, une voix profonde, splendide. Elle serait une batteuse du tonnerre mais ferait tomber les autres à genoux par son chant. Et à la fin de la troisième, c’est elle qui jouerait le rôle d’Elphaba, dans la version de Wicked qu’on mettrait en scène. Même – et ça c’est vrai – que je suis en train de traduire le livret de Wicked, tellement j’espère, même si c’est sans doute interdit, question de droits et tout le bordel. Et d’ailleurs, M., si elle reste, je l’appellerai Elphaba, sur mon blog, madame. Et le soir de la première elle pétrifiera tout le monde en chantant “No good deed”, et même qu’Idina Menzel verra la vidéo sur youtube et lui enverra une lettre.
Alors s’il vous plaît, s’il vous plaît madame, j’aime bien rêver, et je suis sûr que ce rêve là, même si un centième s’en réalisait, ça lui ferait du bien.”
Ça décroche.
“Oui, bonjour madame, c’est Monsieur Samovar, le prof principal de M. Je voulais juste vous dire qu’elle semble très affectée par son départ de la CHAM. Oui bien sûr je comprends. Évidemment. C’est beaucoup mieux pour vous et pour elle. Et oui, le choix de la raison. Bien sûr. On va l’aider à faire la transition. Heureux de vous en avoir parlé. Au revoir.”
Monsieur Vivi m’attend dans le couloir. Je lui explique. Il a son gigantesque sourire de Monsieur Vivi et toute la volonté du monde derrière ses lunettes.
“Hé. Ça va aller très bien pour elle.”
Et il a raison. Pour elle, laisser aller le rêve.