Vendredi 4 novembre

Je fais plus de la moitié de mes heures de cours en co-enseignement aujourd’hui. Deux profs dans une classe, ça crée une alchimie étrange, on se découvre des masques différents de celui que l’on porte habituellement :

– Avec B. et les 3èmes Daleks, nous nous la jouons profs rassurants. Moi le bordélique en diable me sent obligé de me montrer parfaitement carré et rigoureux face au cours impeccable de ma collègue. C’est l’heure hebdomadaire la plus paisible avec les mômes, ils apprennent sans broncher, un peu perplexes devant ces deux machines pédagogiques qui n’ont pas une hésitation dans leurs interventions.

– “Réunion de famille”, pour reprendre les termes de Monsieur Vivi, avec les 6èmes Glee, lui et moi. Aujourd’hui est un grand jour, les mômes vont recevoir leurs instruments. Il y a des “oh !” d’enthousiasme et des pleurs de déception. Parce qu’un sixième, c’est facilement déçu. Réunion de famille, en bons parents, on réagit. Vivi avec sa diplomatie et son tact habituel. Il a les mots justes. Et moi la cohérence.
Je me laisse d’habitude aisément manipuler par les mômes, pour peu qu’ils aient la gorge nouée ou la larme à l’œil. Pas cette heure-ci. Je ne me démonte pas, je défends nos choix et parviens, avec le deuxième papa, à désamorcer l’affect qu’il y a dans cette cérémonie. “On ne distribue pas des récompenses, on forme un orchestre.” J’ai l’impression d’être un prof d’anime japonais, qui forme son groupe de jeunes héros audacieux et dévoués. Et le groupe y croit. À l’exception de deux d’entre eux, ils quittent la classe apaisés. Parce qu’ils se sentent pris en main par des adultes responsables. Putain l’espace d’une heure, j’ai ÉTÉ un adulte responsable.

– Contrôle dans la 3e A(pocalypse) de T. Ils entrent dans le bazar le plus complet, se frappent, s’insultent, chahutent. T. les rappelle à l’ordre de sa plus belle voix de stentor et moi de mon timbre de crécelle. On n’a pas la voix à l’unisson mais la volonté si. Le contrôle, on l’a fait à deux, et oui, il est faisable. Et non, ça n’est pas trop long. Et oui, tout le monde va bosser, il y a même une évaluation aménagée. Impression de conduire un immense bateau qui fend les flots. Droit. Petit à petit, les soupirs et protestations se calment. Tout le monde bosse. Même A. qui, il y a deux ans, ne s’exprimait quasiment que par borborygmes. Même M. à qui j’ai fraîchement fait remarquer que non, prendre sa voisine pour un punching ball n’est pas une marque d’amitié. Même F. à qui j’ai – sacrilège ! – demandé d’enlever sa veste.
La concentration se fait, tandis que nous naviguons dans la classe, sans rien lâcher. Et que je me dis qu’au contact des autres, je suis vraiment le prof que j’aimerais être.

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