
*Attention, ce billet contient un degré de prétentieux peu recommandé aux gens de bonne composition.*
Je reviens du week-end rechargé en énergie à en faire pâlir les Super Sayens de Dragon Ball. J’ai couru, lu, fait de la musique. Grosse semaine en perspective mais de l’enthousiasme qui déborde.
J’ai toujours la patate à contretemps.
Monsieur Vivi est en conversation morose avec I. et L. Les 3èmes Daleks sont entrés en rébellion molle. Une évaluation totalement abordable s’est soldée par une pluie de copies blanches. Aristocratie à l’envers, ils ont décidé de rappeler à Monsieur Vivi qu’il est prof de REP+ et de musique en plus. Alors faut pas déconner. Revenons à nos objectifs de profs de cités BFM. Éviter en tremblant la violence dans nos classes, ne pas dégoûter les mômes. Les Daleks connaissent tellement bien le cliché que l’on a d’eux que c’est admirable.
Quand je vire Super Sayen, c’est plutôt l’aigre Végéta que le vaillant Son Goku. Et c’est d’une voix pointue que je décrète qu’ils ne vont pas s’en tirer comme ça. On ne s’en prend pas à Monsieur Vivi de la sorte. On ne se fout ni de sa gueule, ni de son travail. Je suis le prince des Sayiens, et, aujourd’hui, je décrète que je sais.
Voix de la sagesse, T. essaye de tempérer. Il faut leur laisser du temps. Et voir, derrière cette attitude je-m’en-foutiste, l’image dégradée qu’ils ont d’eux-mêmes en tant qu’élève.
Je balaye l’argument avec une arrogance de gros con dont je ne suis pas – encore – coutumier. J’ai peu de certitudes, mais voilà l’une de mes trois ou quatre : avec cette classe, nous entrons dans le dur. Ils tentent de sculpter la classe à leur image : et c’est inacceptable. On est début novembre, le mois noir, où les forces s’épuisent. Ils le savent, ils tentent. Aucune rancoeur, c’est ado.
Ils ne sont pas les seuls d’ailleurs. C. entre, balbutiant que ses 5èmes ont été infects. Elle a projet du tonnerre pour eux, un albatros pédagogiques, un truc génial dont elle déploie les ailes. Ils se sont foutus d’elle et lui ont ri à la gueule. “N’abandonne pas. Ils ne méritent pas que tu baisses les bras.” Novembre, mois où les mômes refusent l’ambition aussi. Tant pis, ça ne marche pas comme ça.
Ça déconne à l’intérieur comme à l’extérieur. A. s’est faite menacer par deux gros cons dont elle a bigné le rétroviseur par accident. Je m’imagine mentalement leur coller un Kaméhaméha dans la gueule.
C’est donc gonflé d’orgueil et de colère que j’accueille les Daleks pour l’évaluation que j’avais annoncé il y a deux semaines. Protestations habituelles, auxquelles j’oppose les consignes du devoir. Les mômes finissent par se rendre compte qu’à force de pigner, ils passent à côté des explications et se mettent en devoir de se la boucler.
Hormis S.
S. a dans le regard l’étincelle que j’ai appris à reconnaître. Celle qui ne demande qu’à s’embraser, qu’à créer un scandale. S., maquillée, apprêtée, comme à l’habitude, m’en veut, ou à un élève, ou a un inconnu, peu importe. S. aimerait un conflit, si possible avec un adulte.
“J’étais pas là quand vous avez annoncé le devoir.
– … pour la question 5, rappelez-vous de ce qu’on a revu sur les procédés de style.
– J’étais. Pas. Là.
– … la rédaction est très courte, comme vous n’avez qu’une heure.
– … Monsieur !
– Je sais S.
– Alors je fais quoi ?“
Je m’arrête pour la fixer dans les yeux. La fixer vraiment, chose que j’ai beaucoup de mal à faire habituellement.
“Je vais m’occuper de vous. Après m’être occupé des vingt-trois autres.”
Je prolonge le contact visuel quelques secondes, jusqu’à ce qu’elle hoche lentement la tête. Heureusement. Trois secondes plus tard, et je me mettais à crier, à bafouiller, bref à faire un truc débile de Monsieur Samovar.
Le temps que je gère le problème, les Daleks se sont remis à soupirer. Ils n’y arriveront jamais, c’est trop dur, ils faut moins de questions, plus de temps. Je ne cède pas. Je ne donne rien. Aujourd’hui, je suis fort, et je pousse mon avantage au maximum. Je commence à circuler dans les rangs en donnant des informations aux quelques-uns qui se sont mis au boulot, créant ici et là des bulles de calme. Petit à petit, les vagues de “c’est trop dur” se fatiguent à heurter cette espèce de forteresse en laquelle je me suis muée et les chiards tentent, en désespoir de cause, une question. Et oui, en effet, il a raison, le casse-couille. Le devoir est faisable. Mais putain c’est dur. Je ne modifie pas l’allure à laquelle je me déplace entre les tables, je continue à distiller deux trois indices un demi-ton plus bas que mon ton habituel. À la fin de l’heure, vingt-trois copies remplie.
Et une blanche. Toujours du même élève. Dont je ne parviens pas encore à parler dans ce journal. Mais vingt-trois copies.
Je suis épuisé. Mais je profite de la sonnerie pour leur annoncer d’une voix neutre que je n’accepterai plus de me battre ainsi pour les voir effectuer une tâche dont ils sont capables.
“Genre vous croyez en nous, en fait, monsieur, c’est ça hein ?”, me balance C. avec un sourire goguenard sur les lèvres.
À nouveau je lui jette un regard de Sayen. Sans un mot. Non C. Votre éternelle danse de la dévalorisation n’a pas cours en ces murs, pas aujourd’hui. C. baisse les yeux.
“Pardon monsieur.”
Je m’assois, épuisé. Plus de super héros de dessin animé japonais, juste un petit bonhomme dégarni et un peu triste. Ça ne devrait pas, ça ne devrait pas être si difficile. Cette valse éternelle, cette lutte contre le grand néant dans lequel les mômes tentent tellement de se noyer.
Mais aujourd’hui j’ai sauvé les meubles. Si les Daleks arrivent à bosser sur une évaluation de ce niveau, ils n’ont aucune excuse pour ne rien faire en Musique. Ils le savent, je le leur ai dit, ils ont hoché la tête.
Mais c’est ça, aussi, la REP+. Quand on a la force, tout donner. Parce que le jour où ce sera moi qui flancherai, il y en aura un autre qui se fera forteresse face à ce que les chiards nous montrent de pire. En attendant qu’ils s’apaisent. Qu’ils comprennent.
*
À 17h, un ancien troisième passe me voir. Il a un point commun avec les cinq autres que j’ai déjà vu. Il a dans l’œil infiniment moins de tortures adolescentes.