
Mardi 8 novembre, le jour où E. passe à l’offensive.
J’avais déjà parlé d’E., en 3e Dalek. Pour filer la métaphore, il est un peu le Dalek suprême.
E. est plus grand, plus fort, et infiniment plus charismatique que moi. E. fait partie de ces élèves qui excitent au plus haut point le complexe paladin des profs d’Ylisse : un parcours scolaire chaotique, des conflits récurrents avec l’autorité mais une intelligence brillante. E. un “élève à problèmes” dans le sens le plus classique du terme, ayant évité l’exclusion d’un cheveu l’année dernière.
E. joue de son pouvoir d’élève de REP+ avec un art consommé. On est arrivé si loin, presque à la fin du collège, on va y arriver. On va le porter jusqu’au brevet, à l’orientation, et alors on se sentira tellement bien.
Ouais. Concrètement, depuis quelques jours dans le cours de français, E. s’applique à mettre ses camarades en coupe réglée.
Paradoxalement, avec l’âge, le regard du prof s’affute. Et je remarque. Qu’avant chaque intervention des mômes, il y a un regard rapide vers E. comment réagit-il; a-t-il la tête tourné vers moi, vers eux, est-il sagement penché sur sa feuille ? En fonction de la météo E., le cours se déroulera dans la bonne humeur ou un refus froid et hostile.
Et aujourd’hui, E. a décidé de tester la limite. Il entre en cours, marmonnant entre ses dents que le prof ne l’intéresse pas. Soupirant tout haut. Rigolant très fort aux interventions de ses camarades et lançant que “Je parle pas à vous.” quand je lui fais fraîchement remarquer qu’il franchit les étapes du pic du relou à une vitesse impressionnante. E. ne m’a jamais apprécié, il n’apprécie pas particulièrement les profs hommes, et je me refuse à en tirer trop de conclusions sur sa vie intérieure. Mais le fait est qu’il empoisonne le cours. Qui bruisse de multiples interruptions. E. me jette un coup d’œil et sourit. Il sait qu’il est la montagne aujourd’hui. Je ne vois que lui, il m’affecte d’une façon dont un môme de 15 ans ne devrait pas.
Du coup, entre les deux heures de cours, je me livre à une manipulation dégueulasse. Je le retiens quelques instants et, de ma voix la plus tremblante, me lance dans un vibrant plaidoyer. Vous gâchez tout, E., et je sais que mes mots ne vous atteindront pas. Je parie tout ce que vous voulez qu’à l’heure prochaine, vous vous comporterez exactement de la même façon qu’à celle-ci.
Laisser reposer pendant une récréation.
Retour de la pause, E. va s’asseoir à sa table et attend placidement mes consignes.
Éééévidemment.
À quinze ans, on n’est pas forcément initié à la psychologie inversée. J’ignore l’aiguillon tenace de honte qui me titille – tu te rends compte que tu manipules un MÔME pour réussir à assurer ton cours ? – et je me tourne vers V., A., M. Qui, cours après cours, attendent. Elles baissent souvent le regard pendant que je gère les débordements d’E. ou que je joue les tyrans pour assurer mon pouvoir.
C’est dommage. Elles ont dans les prunelles une flamme intense. V., A. et M. sont de celles qui attendent. Et, en mauvais prof de REP+, je leur donne, pendant cette heure, la parole. Je les mets en vedette, fais taire d’un signe les mômes qui tentent d’interrompre leurs intuitions. Elles hésitent. Pas longtemps. Et je vois E. relever lentement la tête. V., A. et M. ont été rejointes par d’autres voix. Pour ces quelques minutes, son pouvoir est neutralisé. Je tente de ne pas croiser son regard. D’être, quand même, un prof digne de ce nom, et de ne pas prendre cet instant comme une victoire.
Juste comme une occasion pour lui d’apprendre. Que nous, les profs, ne sommes ni ses jouets, ni ses adversaires. Juste ceux qui ont le pouvoir et la légitimité, quand ils le souhaitent, de libérer les voix.