
Si tu traînes par ici en envisageant d’embrasser la carrière de prof, je te file ce conseil pour la période de novembre décembre, quand la lumière commence à baisser :
Trouve ce qui te rend fort.
Trouve ce qui te rend fort quand, par exemple, la maman d’A. te saute dessus alors que tu n’es même pas encore entré à l’intérieur du collège :
“Mon fils c’est pas un voleur !”
Je suis encore en train d’essayer de me souvenir comment je m’appelle et par quel errement du destin je me trouve devant une grille évoquant assez bien les alentours de Fort Knox plutôt que dans mon lit douillet, alors replacer cette dame furax et son fils… Je finis par me rappeler la sombre affaire de la clé USB volée à une collègue de maths. Visiblement, la maman du môme suspecté a été mise au courant – quand bien même son fils n’a pas été menacé de la moindre sanction – et s’est précipitée sans l’ombre d’un rendez-vous, l’indignation dans la main gauche et la fierté outragée dans la droite. Elle se rapproche de moi, déclenchant à peu prêt toutes les alarmes relatives à mes distances de sécurité.
“Mon fils c’est pas un ange, mais pas loin, il est innocent, il est tout blanc, jusqu’à cette année, il croyait au Père Noël !”
La quasi-angélique créature choisit cet instant précis pour débarquer, manquant de renverser quatre élèves avec son vélo, les écouteurs vissés dans des oreilles qui encadrent une nouvelle nouvelle coupe de cheveux (A. en change toutes les deux semaines environ). Nullement décontenancée, sa génitrice le pointe du doigt :
“Vous voyez ? Vous l’imaginez en voleur ? Lui ?”
Je balbutie un vague “Mafashalamaladuff….” comprenant parfaitement qu’il n’y a rien à dire. La mère d’A. n’est pas mécontente de son rôle. Elle est pour le moment la figure maternelle outragée, brimée par un système qui maltraite son fils. Une sorte d’archétype parfait des bouquins de Stéphane Furina en somme. Une seule, simple façon de m’en dépatouiller et lui faire comprendre calmement que non, son fils n’est pas Saint Martyr des Profs.
“Je vous propose un rendez-vous pour en parler avec le CPE. Maintenant par exemple.”
Peu d’enthousiasme d’un coup. C’est sûr que s’asseoir sur des chaises en bois pour démêler le vrai du faux, c’est moins sexy que de poursuivre la scène que nous jouons devant le bahut. Elle me promet vaguement de revenir tandis que j’échange avec Cheffe Adjointe un regard compatissant.
Trouve ce qui te rend fort.
Cette année, mes piliers sont T. et Monsieur Vivi. T. n’es pas là. Monsieur Vivi finit très tôt. Il va voir une belle expo avec ses parents et sa copine (qui est toute aussi exceptionnelle que lui, ce qui est très injuste mais absolument parfait). Je le vois disparaître dans l’escalier et j’ai les yeux qui piquent un tout petit peu. À l’idée de revoir les 3èmes Dalek et de travailler. Sans pouvoir me cacher avec T. dans la petite salle du CDI et entendre sa voix sereine me proposer les modifications qui rendront mon infâme bouillasse de cours structurée, limpide et précise. Sans pouvoir discuter avec V. de projets enthousiasmants et simples à réaliser, pendant qu’il s’esclaffe de son rire un peu étouffé. Pas de pouvoir des trois.
Il va falloir faire sans, compenser. Alors je fais ce que je préfère, après ça. Je joue à mon métier idéal.
Mon métier idéal, c’est médiateur de collège. Quand je serai maître du monde, il y aura un médiateur de collège dans chaque établissement du secondaire. Qui ira relayer les soucis des mômes (”Bonjour N., l’assistante sociale magique, pourrais-tu voir F. le plus vite possible, il a grand besoin de toi.” “Bonjour Cheffe, juste pour vous dire qu’en salle des profs, on a le rire un peu nerveux en ce moment.” “Coucou les CPE. Si on parlait d’autre chose que des emmerdements que E. provoque ? Ça pourrait être chouette hein ?”). C’est dérisoire et horriblement vaniteux mais j’aime bien, pour quelques heures avoir l’impression de recoudre d’infimes morceaux avec ma petite aiguille.
Trouve ce qui te rend fort.
Comme par exemple les sixièmes Glee qui pour la première fois, expérimentent le travail de groupe en autonomie. Ça peine à déplacer les tables, à se répartir les rôles.
“Monsieeeeeur, il est pas d’accord avec moi !
– Et alors ?
– Mais mon idée est mieux que la sienne !
– Et alors ?
– Alors je veux qu’il l’écoute !
– Et alors ?
– Alors je dois le convaincre ?
– Voiiiiilà.”
Les 6èmes Glee ont reçu leurs instruments il y a peu. Ils vont devoir apprendre à jouer en harmonie. Et cette harmonie, je m’applique à la déployer dans mes cours. C’est ensemble qu’ils naviguent sur la mare aux larmes d’Alice au Pays des Merveilles.
Trouve ce qui te rend fort pour quand tu dois faire cours à cette classe qui te pose problème.
Les Troisièmes Daleks entrent en grande forme. Et oui, j’ai la boule au ventre, chose qui ne m’étais pas arrivée depuis longtemps. Je suis tout seul, je commence à être fatigué, je ne suis pas sûr de mon cours, et E. me fixe. Il s’est pris un rapport hier et n’a pas apprécié. Je l’ignore et attend la concentration qui tarde à venir.
“On ne pourra pas apprendre comme ça.”
“On ne pourra pas apprendre comme ça.”
Voix nasillarde, de fausset. Je tourne la tête vers E. qui me regarde en souriant.
Blanc.
Trouve ce qui te rend fort. Même si c’est débile, même si tu en as honte, tu ne devrais pas.
Je penche la tête et arbore l’immense sourire détraqué du Quatrième Docteur.
“Sérieusement E. ? Vous avez vraiment fait ça ?
– J’ai rien fait monsieur !
– Ah permettez ! Ah si si si !”
Je m’assois à ses côtés, m’affale sur la table, tandis que la classe retient son souffle. Le silence très particulier du “houlà le prof a pété un plomb.” Je me lance.
“Hon hon hon, le prof il parle bizarre, ne vais répéter ce qu’il dit ! Hon hon, comme ça, les autres y vont rire !”
E. me regarde et roule des yeux sévères. J’y lis un truc comme “Bon sang, un peu de dignité, mec !” Je lui retourne son regard. J’ai toujours la tronche du lunatique à la trop longue écharpe. Un smile trop grand sur la tronche, les bras levés.
Ça se prolonge.
Pour la première fois de l’année, E. baisse les yeux. Se tait.
“Bon !”
Je me lève et tourne sur mes talons. Pas de danse. En gigantesque, j’écris au tableau : MARQUEUR SOCIAL.
“On va faire de la conjugaison. Parce que vous méprisez ça, et que, à cause de ça, on vous méprise aussi. Parce que vous passez pour les gros boloss d’Ylisse, que ça me gonfle, et que ça devrait vous gonfler aussi.”
Trouve ce qui te rend fort, pour expliquer la conjugaison du passé simple à ceux qui te foutent la boule au ventre. Quand tu n’as que toi-même. Connais-toi toi même, et tu n’auras rien à craindre. Imagine-toi en preux chevalier ou en muse de la pédagogie. Crois que tu accomplis une oeuvre divine ou une tâche lucrative.
Tu es fort.