
On pouvait s’attendre à ce qu’après deux jours passés loin des élèves à apprendre des choses aussi essentielles que se déplacer harmonieusement dans l’espace, la tessiture de sa voix et vocaliser à qui veut bien l’entendre que “les petits poissons sont cuits sont cuits sont cuits”, le retour dans un environnement de boulot plus classique serait compliqué.
Eeeet c’est le cas.
Résumons. Il est 8h22 et je suis en train de corriger des copies, un téléphone sur l’oreille parce qu’on cherche absolument F. là, maintenant, tout de suite (c’est pas comme si F. était en train d’entrer en classe…), tout en criant “ne la bourre pas, arrête de la bourrer !” (attendu que je parle bien sûr de la photocopieuse). J’ai écrit il y a quelques jours que ce collège a des côtés usants et c’est le cas.
Usants et un peu vampire aussi. Monsieur Vivi vient me glisser qu’il a annoncé sa demande de mutation, qui a été sèchement accueillie. Rapport à ce qu’il y a une Classe à Horaires Aménagés Musique dans le collège et que, étant donné qu’il est est le prof de musique principal et fondateur il n’est pas bien sérieux qu’il quitte le navire.
“C’est vrai que cette classe n’existe que depuis deux ans.”
Je hausse les épaules.
“Et dans quatre ans, on te dira que tu es là depuis longtemps, que tu es le pilier de cette section musique, et que tu ne peux pas partir.”
Je vais pleurer toutes les larmes de mon corps quand M. Vivi partira. Mais je me suis fait comme mission de l’aider à gagner la sortie d’Ylisse cette année. Je croise les doigts pour que la muse de la mutation soit avec lui.
Cours avec les 3èmes Dalek. Je leur rends des évaluations catastrophiques, accueillies avec la morgue qu’ils essayent de rendre habituelle. Je ne suis pas adepte des corrections magistrales, mais cette fois, je décide qu’il faut y passer. L’exercice est périlleux. Je m’applique, pendant une heure, à rédiger des réponses parfaitement claires, précises, et dans un français impeccable, sans jamais en perdre un seul.
“Mais c’est facile, quand vous nous montrez, monsieur.
– Oui. C’est facile parce que je réfléchis sans arrêt.”
Je recopie une des réponses que N. m’a proposée. Correcte mais dans un français atrocement mutilé.
“La réponse de N. est toute cassée. On va la reconstruire.”
Et petit à petit, une par une, on reconstruit les phrases. Tout le monde, à l’exception de E. et S. y va de sa proposition.
“On ne va pas se mentir. Votre langue est toute cassée. Ça ne se reconstruit pas de zéro. Il va falloir prendre chaque mot, voir s’il fonctionne, le remettre en place.
– C’est pas possible monsieur !
– Vraiment ?”
Je récupère la copie de K., dyslexique au dernier degré. Je l’ai eu en 5ème, où ses phrases étaient un magma informe. Je l’ai récupéré cette année. Son esprit affuté par un collègue dont j’ignore l’identité, et que je remercie ici. Je n’ai pas lâché K. Je lui ai appris à réduire ses phrases au maximum. Des phrases sabres, tranchantes, directes, qui ne laisse presque aucune prise à ses difficultés. Sujet verbe complément. Information. Fragment.
K. a eu 14 à son évaluation.
“Vous avez fait comment K.
– J’ai appris. Et je n’ai mis que la réponse. Même pas les mots de la question, juste la phrase.”
Parfois ce n’est pas une défaite d’admettre qu’on est face à un champ de ruine. Parce qu’on peut redresser les premières poutres.