Lundi 21 novembre

On pouvait s’attendre à ce qu’après deux jours passés loin des élèves à apprendre des choses aussi essentielles que se déplacer harmonieusement dans l’espace, la tessiture de sa voix et vocaliser à qui veut bien l’entendre que “les petits poissons sont cuits sont cuits sont cuits”, le retour dans un environnement de boulot plus classique serait compliqué.

Eeeet c’est le cas.

Résumons. Il est 8h22 et je suis en train de corriger des copies, un téléphone sur l’oreille parce qu’on cherche absolument F. là, maintenant, tout de suite (c’est pas comme si F. était en train d’entrer en classe…), tout en criant “ne la bourre pas, arrête de la bourrer !” (attendu que je parle bien sûr de la photocopieuse). J’ai écrit il y a quelques jours que ce collège a des côtés usants et c’est le cas.

Usants et un peu vampire aussi. Monsieur Vivi vient me glisser qu’il a annoncé sa demande de mutation, qui a été sèchement accueillie. Rapport à ce qu’il y a une Classe à Horaires Aménagés Musique dans le collège et que, étant donné qu’il est est le prof de musique principal et fondateur il n’est pas bien sérieux qu’il quitte le navire. 

“C’est vrai que cette classe n’existe que depuis deux ans.”

Je hausse les épaules.

“Et dans quatre ans, on te dira que tu es là depuis longtemps, que tu es le pilier de cette section musique, et que tu ne peux pas partir.”

Je vais pleurer toutes les larmes de mon corps quand M. Vivi partira. Mais je me suis fait comme mission de l’aider à gagner la sortie d’Ylisse cette année. Je croise les doigts pour que la muse de la mutation soit avec lui.

Cours avec les 3èmes Dalek. Je leur rends des évaluations catastrophiques, accueillies avec la morgue qu’ils essayent de rendre habituelle. Je ne suis pas adepte des corrections magistrales, mais cette fois, je décide qu’il faut y passer. L’exercice est périlleux. Je m’applique, pendant une heure, à rédiger des réponses parfaitement claires, précises, et dans un français impeccable, sans jamais en perdre un seul.

“Mais c’est facile, quand vous nous montrez, monsieur.
– Oui. C’est facile parce que je réfléchis sans arrêt.”

Je recopie une des réponses que N. m’a proposée. Correcte mais dans un français atrocement mutilé.

“La réponse de N. est toute cassée. On va la reconstruire.”

Et petit à petit, une par une, on reconstruit les phrases. Tout le monde, à l’exception de E. et S. y va de sa proposition.

“On ne va pas se mentir. Votre langue est toute cassée. Ça ne se reconstruit pas de zéro. Il va falloir prendre chaque mot, voir s’il fonctionne, le remettre en place.
– C’est pas possible monsieur !
– Vraiment ?”

Je récupère la copie de K., dyslexique au dernier degré. Je l’ai eu en 5ème, où ses phrases étaient un magma informe. Je l’ai récupéré cette année. Son esprit affuté par un collègue dont j’ignore l’identité, et que je remercie ici. Je n’ai pas lâché K. Je lui ai appris à réduire ses phrases au maximum. Des phrases sabres, tranchantes, directes, qui ne laisse presque aucune prise à ses difficultés. Sujet verbe complément. Information. Fragment. 

K. a eu 14 à son évaluation. 

“Vous avez fait comment K.
– J’ai appris. Et je n’ai mis que la réponse. Même pas les mots de la question, juste la phrase.”

Parfois ce n’est pas une défaite d’admettre qu’on est face à un champ de ruine. Parce qu’on peut redresser les premières poutres.

Samedi 19 novembre

Le service des mutations inter académique a ouvert cette semaine sur I-Prof.

En français, ça veut dire que la grande loterie au changements de poste des profs a débuté. Je tends l’oreille et j’écoute les projets des uns et des autres. Partir, rester. Cette année, sauf énorme imprévu, je suis dans le camp du “rester”.

On en parlait hier avec Monsieur Vivi dans le RER. J’évoquais tous ces collègues exceptionnels que j’ai croisé. Et que j’ai perdu de vue. La distance, le boulot, la paresse un peu lâche. À la vérité, ceux avec qui je parle encore sont une poignée. Je lui explique :

“Maintenant, j’essaye de ne plus dire “Faut vraiment qu’on se fasse un truc !” quand je les recroise. C’est faux et c’est hypocrite. La vérité est que ça n’arrive presque jamais.”

À la place, je regarde le calendrier. Et je compte les jours qui me restent pour vivre avec ceux qui partiront les plus improbables, les plus fortes, les plus belles des aventures.

Vendredi 18 novembre

Deuxième jour de formation CREA. L’un des exercices : la danse coryphée. Le principe est simple, il suffit de mimer les actions du chef de groupe, l’exécution fort complexe. J’observe les participants dont c’est le tour. Morgane, la fée qui dirige le stage, remarque doucement : “Tout le monde suit le même mouvement, personne ne fait les mêmes gestes. On ne s’ennuie pas en les regardant;”

Je décide que j’ai sous les yeux un aspect de mon idéal de classe. Je crois totalement à la différenciation, au fait que chacun fera avec ses moyens et ses possibilités. Et que ce sera beau. Mais il y a un objectif, un geste à suivre. Et sur celui-là, je refuse de transiger. Je suis sans doute déjà un dinosaure, mais l’harmonie vient de ce but poursuivi par chacun, dans la mesure de ses moyens, avec ses mouvements propres.

                                                               *

Ça tombe brutalement.

“Tu devrais pas t’en faire pour ta voix. J’ai lu que tu l’aimais pas. Mais t’as une belle voix baryton.”

Je regarde Monsieur Vivi qui a lâché son compliment avec la lassitude particulière qui vient après les bonnes et longues journées. 

Je parviens à attendre qu’il se soit éloigné pour pleurer de soulagement, et de violent complexe anéanti par deux jours de fuite loin du boulot, et un ami.

Jeudi 17 novembre

Au rang de mes rêves les plus fous, “Vivre dans un épisode de Glee” figure en troisième place, juste après “Trouver un remède à la souffrance dans le monde.” et avant “Épouser Léo Grasset”. (déduis ce que tu veux de cette liste de priorités.)

Je peux aujourd’hui cocher cette case. Et te rappeler, enseignant jeune ou moins jeune, que les stages ne sont pas que synonyme d’ennui, les fesses vissées sur une chaise, tandis qu’un formateur pas toujours enthousiaste déroule des propos plus ou moins passionnants d’une voix atone dans un bahut en déliquescence situé dans une commune que même pas tu savais qu’elle existait. 
Donc pense vraiment à repérer les stages qui te bottent VRAIMENT (utilise, par exemple, le Plan Académique de Formation ou PAF qui, en plus d’avoir un nom qui peut servir à trop de blagues est vraiment bien foutu), et inscris-toi. Parfois ça fait du bien de s’aérer la tête et de penser la pédagogie autrement.

Comme par exemple cette formation du CREA, visant plusieurs établissements scolaires à mettre en scène un spectacle musical, “Les indiens sont à l’ouest”. Pourtant j’y vais laborieusement. Depuis quelques jours à vrai dire, tout me semble laborieux. Le boulot, les mômes, le combat permanent pour garder la flamme. Hier, j’ai écrit à T. que je me battais contre l’ogre professionnel. J’ai du laisser un bras quelques part dans la bataille. 

Je retrouve Monsieur Vivi sur le quai de RER. Il porte un jogging et avise le sac à dos dans lequel j’ai dissimulé le mien. 

“Tu verras, demain tu le porteras directement.”

Il y a tellement de bonheur dans sa voix qu’une partie des parpaings que trimballe s’écroulent immédiatement.

Je retrouve également M. et son immense sourire, et F., que je prends dans mes bras. J’ai beau travailler avec F. toutes les semaines, elle me manque terriblement, je n’ai jamais assez de temps pour lui dire tout le bien que je pense d’elle.

Nous débarquons dans une vaste salle au parquet brillant et je tombe instantanément amoureux de la formatrice, qui a un nom de fée bretonne (on l’appellera Morgane, donc, mais son vrai nom est carrément mieux). 

Après une poignée de minutes consacrées à la théorie, elle décide de nous faire passer à la pratique, pour proposer des outils aux professeurs de musique, majoritaires dans la salle. Et nous voilà à ouvrir la bouche, bailler, émettre des bruits incongrus. C’est grotesque, j’ai ma dignité, je ne vais sûrement pas.

*exactement une minute quarante-deux plus tard.* 

“Ouiiiiii !”

Je glisse au mépris de toutes les lois de l’esthétique en imitant dans la posture de la geisha poursuivie par une chèvre. Comme à l’habitude, mes réticences fondent comme neige au soleil dès qu’il est question de se donner en spectacle.

C’en est presque triste. Si je vivais VRAIMENT dans Glee, j’aimerais être quelqu’un de cool, tel Mason, ou Blaine ou Sue Sylvester. Mais il n’y a rien à faire : à mon grand désespoir, je suis Rachel. Je me porte volontaire pour participer à toutes les activités, je frétille quand Morgane me propose un rôle dans la saynète que nous mettons en place et je lève la main à m’en désosser dès qu’elle demande qui serait volontaire pour un solo vocal (je tiens d’ailleurs à présenter mes plus sincères excuses aux profs de musiques dont j’ai anéanti les oreilles de mes bramements aujourd’hui).

Morgane a certes la chance de s’adresser à des adultes, pour la plupart volontaires quant à leur présence aujourd’hui. Mais il n’empêche, qu’elle enseigne comme je voudrais : toujours à l’affût des mouvements du groupe, elle en lit la moindre inflexion, la moindre difficulté et sort de son immense besace à savoirs l’exercice nécessaire pour nous recentrer ou bosser exactement ce dont nous avons besoin. Nul besoin d’individualiser : elle a formé un groupe et cet organisme bizarre et vivant fonctionne tout d’un trait. 

Lorsque la première journée s’achève, je regarde les gens remballer leurs affaires l’air un peu perdu. J’en voudrais encore, plus. Mais je suis un adulte, j’arrive d’un cheveux à ne pas me rouler par terre en protestant.

Je sors de mon rôle de Rachel et redevient moi.

L’ogre s’éloigne un peu, en maugréant. Et mon bras a repoussé.

Mercredi 16 novembre

Je rentre de formation avec C., l’une des collègues arrivées cette année, commençant à peine dans le métier. Elle me parle des soirées qu’elle passe avec V., B., C., tous nouveaux ou presque, tous tout jeunes.

J’avance en âge, en expérience professionnelle. Je me rappelle mon serment de changer de boulot rapidement, il ne me reste qu’un an pour le tenir.

Aucune nostalgie, aucune amertume. Juste cette tranquille certitude que le temps de changement approche, et que j’ignore quels apparats il revêtira, l’année prochaine, la suivante ou dans cinq fois 365 jours. Je quitterai sans doute ce poste, ce travail avec peine. 

Mais je veux le quitter encore plein d’énergie et d’envie. J’y suis rentré tout feu tout flammes, comme C., et je n’en sortirai pas autrement.

Mardi 15 novembre

Si tu traînes par ici en envisageant d’embrasser la carrière de prof, je te file ce conseil pour la période de novembre décembre, quand la lumière commence à baisser :

Trouve ce qui te rend fort.

Trouve ce qui te rend fort quand, par exemple, la maman d’A. te saute dessus alors que tu n’es même pas encore entré à l’intérieur du collège :

“Mon fils c’est pas un voleur !”

Je suis encore en train d’essayer de me souvenir comment je m’appelle et par quel errement du destin je me trouve devant une grille évoquant assez bien les alentours de Fort Knox plutôt que dans mon lit douillet, alors replacer cette dame furax et son fils… Je finis par me rappeler la sombre affaire de la clé USB volée à une collègue de maths. Visiblement, la maman du môme suspecté a été mise au courant – quand bien même son fils n’a pas été menacé de la moindre sanction – et s’est précipitée sans l’ombre d’un rendez-vous, l’indignation dans la main gauche et la fierté outragée dans la droite. Elle se rapproche de moi, déclenchant à peu prêt toutes les alarmes relatives à mes distances de sécurité.

“Mon fils c’est pas un ange, mais pas loin, il est innocent, il est tout blanc, jusqu’à cette année, il croyait au Père Noël !” 

La quasi-angélique créature choisit cet instant précis pour débarquer, manquant de renverser quatre élèves avec son vélo, les écouteurs vissés dans des oreilles qui encadrent une nouvelle nouvelle coupe de cheveux (A. en change toutes les deux semaines environ). Nullement décontenancée, sa génitrice le pointe du doigt :

“Vous voyez ? Vous l’imaginez en voleur ? Lui ?”

Je balbutie un vague “Mafashalamaladuff….” comprenant parfaitement qu’il n’y a rien à dire. La mère d’A. n’est pas mécontente de son rôle. Elle est pour le moment la figure maternelle outragée, brimée par un système qui maltraite son fils. Une sorte d’archétype parfait des bouquins de Stéphane Furina en somme. Une seule, simple façon de m’en dépatouiller et lui faire comprendre calmement que non, son fils n’est pas Saint Martyr des Profs.

“Je vous propose un rendez-vous pour en parler avec le CPE. Maintenant par exemple.”

Peu d’enthousiasme d’un coup. C’est sûr que s’asseoir sur des chaises en bois pour démêler le vrai du faux, c’est moins sexy que de poursuivre la scène que nous jouons devant le bahut. Elle me promet vaguement de revenir tandis que j’échange avec Cheffe Adjointe un regard compatissant.

Trouve ce qui te rend fort.

Cette année, mes piliers sont T. et Monsieur Vivi. T. n’es pas là. Monsieur Vivi finit très tôt. Il va voir une belle expo avec ses parents et sa copine (qui est toute aussi exceptionnelle que lui, ce qui est très injuste mais absolument parfait). Je le vois disparaître dans l’escalier et j’ai les yeux qui piquent un tout petit peu. À l’idée de revoir les 3èmes Dalek et de travailler. Sans pouvoir me cacher avec T. dans la petite salle du CDI et entendre sa voix sereine me proposer les modifications qui rendront mon infâme bouillasse de cours structurée, limpide et précise. Sans pouvoir discuter avec V. de projets enthousiasmants et simples à réaliser, pendant qu’il s’esclaffe de son rire un peu étouffé. Pas de pouvoir des trois.

Il va falloir faire sans, compenser. Alors je fais ce que je préfère, après ça. Je joue à mon métier idéal.

Mon métier idéal, c’est médiateur de collège. Quand je serai maître du monde, il y aura un médiateur de collège dans chaque établissement du secondaire. Qui ira relayer les soucis des mômes (”Bonjour N., l’assistante sociale magique, pourrais-tu voir F. le plus vite possible, il a grand besoin de toi.” “Bonjour Cheffe, juste pour vous dire qu’en salle des profs, on a le rire un peu nerveux en ce moment.” “Coucou les CPE. Si on parlait d’autre chose que des emmerdements que E. provoque ? Ça pourrait être chouette hein ?”). C’est dérisoire et horriblement vaniteux mais j’aime bien, pour quelques heures avoir l’impression de recoudre d’infimes morceaux avec ma petite aiguille. 

Trouve ce qui te rend fort.

Comme par exemple les sixièmes Glee qui pour la première fois, expérimentent le travail de groupe en autonomie. Ça peine à déplacer les tables, à se répartir les rôles. 
“Monsieeeeeur, il est pas d’accord avec moi !
– Et alors ?
– Mais mon idée est mieux que la sienne !
– Et alors ?
– Alors je veux qu’il l’écoute !
– Et alors ?
– Alors je dois le convaincre ?
– Voiiiiilà.”

Les 6èmes Glee ont reçu leurs instruments il y a peu. Ils vont devoir apprendre à jouer en harmonie. Et cette harmonie, je m’applique à la déployer dans mes cours. C’est ensemble qu’ils naviguent sur la mare aux larmes d’Alice au Pays des Merveilles.

Trouve ce qui te rend fort pour quand tu dois faire cours à cette classe qui te pose problème.

Les Troisièmes Daleks entrent en grande forme. Et oui, j’ai la boule au ventre, chose qui ne m’étais pas arrivée depuis longtemps. Je suis tout seul, je commence à être fatigué, je ne suis pas sûr de mon cours, et E. me fixe. Il s’est pris un rapport hier et n’a pas apprécié. Je l’ignore et attend la concentration qui tarde à venir.

“On ne pourra pas apprendre comme ça.”

“On ne pourra pas apprendre comme ça.”

Voix nasillarde, de fausset. Je tourne la tête vers E. qui me regarde en souriant. 

Blanc.

Trouve ce qui te rend fort. Même si c’est débile, même si tu en as honte, tu ne devrais pas.
Je penche la tête et arbore l’immense sourire détraqué du Quatrième Docteur

“Sérieusement E. ? Vous avez vraiment fait ça ? 
– J’ai rien fait monsieur !
– Ah permettez ! Ah si si si !”

Je m’assois à ses côtés, m’affale sur la table, tandis que la classe retient son souffle. Le silence très particulier du “houlà le prof a pété un plomb.” Je me lance.

“Hon hon hon, le prof il parle bizarre, ne vais répéter ce qu’il dit ! Hon hon, comme ça, les autres y vont rire !”

E. me regarde et roule des yeux sévères. J’y lis un truc comme “Bon sang, un peu de dignité, mec !” Je lui retourne son regard. J’ai toujours la tronche du lunatique à la trop longue écharpe. Un smile trop grand sur la tronche, les bras levés.

Ça se prolonge.

Pour la première fois de l’année, E. baisse les yeux. Se tait.

“Bon !”

Je me lève et tourne sur mes talons. Pas de danse. En gigantesque, j’écris au tableau : MARQUEUR SOCIAL.

“On va faire de la conjugaison. Parce que vous méprisez ça, et que, à cause de ça, on vous méprise aussi. Parce que vous passez pour les gros boloss d’Ylisse, que ça me gonfle, et que ça devrait vous gonfler aussi.”

Trouve ce qui te rend fort, pour expliquer la conjugaison du passé simple à ceux qui te foutent la boule au ventre. Quand tu n’as que toi-même. Connais-toi toi même, et tu n’auras rien à craindre. Imagine-toi en preux chevalier ou en muse de la pédagogie. Crois que tu accomplis une oeuvre divine ou une tâche lucrative. 

Tu es fort.