Je change d’établissement à chaque fois que l’acteur qui joue Doctor Who change. Je l’ai déjà dit.
C’est une coquetterie, mais pas seulement. C’est essentiel.
Changer d’établissement à intervalles plus ou moins réguliers. Et comme le Docteur, se régénérer. D’un bahut à l’autre être au fond le même, en apparence et en comportement un autre. C’est mon secret. C’est comme ça qu’au fond, je garde l’envie. En me faisant peur. En me disant qu’il suffit de rien pour que je doive quitter un collège dans lequel je m’éclate, j’ai lié des liens forts, et puissants. En refusant l’immobilisme, le confort. Et en me demandant à chaque fois s’il existera un projet, une personne assez puissante pour m’en empêcher.
Peut-être est-ce aussi quelque chose que je recommanderais à des collègues débutants imaginaires : tant qu’on en a la force, et l’énergie, bouger, changer d’établissements. C’est comme ça qu’on apprend, qu’on engrange des expérience, et que l’on cesse d’avoir peur. Parce que la peur, ça paralyse. Comme E. E. qui travaille dans mon ancien bahut depuis plus de dix ans. Qui se fait bordéliser par toutes ses classes, qui a la possibilité de muter dans l’établissement de son choix, mais qui reste parce que “on sait ce qu’on quitte, on ne sait pas ce qu’on trouve.”
Je préfère ne pas savoir. Tous les trois, quatre, cinq ans, suivant les desiderata d’un acteur britannique, je m’en vais, à la découverte d’un autre bahut, d’une autre partie de moi-même.
Avec Monsieur Vivi, M. et F., nous achevons la deuxième des trois formations du projet Voix en Scène, durant laquelle nous avons encore chanté, dansé, mis en scène et vécu tout un tas de situations compromettantes, sous la houlette de Didier Grojsman, le pape du chant chorale.
Point d’orgue du stage, nous assistons à un cours qu’il donne à ses élèves ados. Deux heures pendant lesquelles les mômes se donnent à fond. Bossent comme des fous, sur chaque proposition de leur prof. Et une fois qu’ils ont fini, une fois qu’ils ont mis en scène une chorégraphie extraordinaire en moins de trente minutes.
“Merci, bisous, au revoir.”
Et c’est tout. Ni effusion, ni élèves restant au bureau pour demander un peu plus d’attention.
Me tourne brutalement en tête une sarabande de paroles d’élèves d’Ylisse : “Ce prof là je travaille pas à son cours, il m’aime pas. – Monsieur vous êtes trop méchant on va plus vous aimer si ça continue. – Vous nous aimez bien, quand même ?”
Dans cette salle à l’ambiance joyeuse et studieuse, il n’est pas une seule fois question d’affection. Mais de confiance absolue et de respect infini. La théorie qui me tourne sous la cervelle depuis des semaines et qui avait du mal à trouver une voix finit par apparaître : “Si tes élèves te demandent de l’affection, c’est peut-être qu’il y a une déficience ailleurs.”
Les gosses devant nous ne demandent pas d’affection parce que dehors, des parents les attendent, pour les ramener chez eux, pour leur demander comment s’est passée la journée, pour s’intéresser à leurs progrès. Et ce n’est pas le cas pour tout le monde à Ylisse.
Comme il sera chouette mon travail, le jour où je n’éprouverai aucun pincement au coeur à refuser de l’affection à mes élèves.
Suite du stage musical. Mon ego étant démesuré à un point qui me rend haïssable pour toute autre personne que ma mère (et là, tous les psychanalystes lecteurs levèrent des yeux gourmands), je m’en tiendrai à une citation de notre formateur :
“Vous aurez du mal à apprendre des maths, à apprendre quoi que ce soit, à des êtres qui ne sont pas des êtres d’art.”
Et pendant deux jours, on nous offre un cadre qui nous autorise à y croire.
Peut-être faut-il être un peu naïf pour éprouver encore autant d’attachement à l’oeuvre d’Alexandre Dumas. Ou peut-être encore un peu ado. Ou peut-être faut-il l’avoir découvert au bon moment. Ce qui a été mon cas.
Dumas, plus que beaucoup d’auteur français, souffre du syndrome du “déjà-connu”. Dumas ? Les romans de cape et d’épée, le fantaisiste de l’Histoire, le littérateur facile.
Il y a de tout cela dans Les Trois Mousquetaires. Mais il y a beaucoup plus. Car enfin, si l’on débarrasse les aventures de D’Artagnan de ses oripeaux – Paris sous Louis XIII, la course aux diamants, le méchant cardinal – que reste-t-il ? Encore une fois, une histoire de solitude. Quatre êtres totalement inadaptés qui parviendront, dans une situation totalement anormale, à créer une petite communauté. Athos, Porthos et Aramis sont, chacun à leur façon, des monstres. De par leur histoire, leur physique ou leur tempérament. Ils n’arrivent à coexister que par l’innocence – la niaiserie ? – d’un nobliau de province.
La solitude, c’est celle d’Anne d’Autriche, enfermée dans une tour et, telle Guenièvre, condamnée à la fidélité envers un homme qu’elle n’aime pas.
La solitude, c’est aussi et surtout, celle de Milady, espionne du cardinal, manipulant les hommes avec génie. Et ce sont sans doute les plus belles pages du roman, qui décrivent ses stratagèmes. Alexandre Dumas jubile lorsque la criminelle déjoue les pièges balourds de ses poursuivants.
Les Trois Mousquetaires est un livre foutraque. Une fresque historique, un roman d’aventures, une histoire d’amitié, un thriller. Il se déploie et se disperse de tous côtés, c’est un livre-monde, un livre qui enveloppe et qui rassure. Un livre qui revendique une fonction peu courue mais essentielle de la littérature : soigner et faire du bien.
Ce roman n’a plus pour moi le lustre qu’il a pu revêtir quand j’étais ado. Mais je lui suis reconnaissant des moments passés ensemble, des frissons et des sourires. C’est un livre que je ferai lire à mes enfants, afin qu’ils parcourent avec joie, je l’espère, cette grande demeure de vacance bâtie par l’oncle Alexandre Dumas. Et qu’ils agitent leurs épées, sous la chaleur d’un soleil d’après-midi.
Je relis une énième fois un passage de La promesse de l’aube, en préparation d’un cours de la semaine prochaine.
Deux semaines passées à le travailler avec les 3èmes Daleks m’ont amené à la conclusion suivante : j’aime énormément ce bouquin. Bosser sur un texte que l’on apprécie avec une classe, c’est toujours casse-gueule. Et un moment de vérité. Parce que l’oeuvre sera dépiautée, méprisée, comprise de façon totalement inédite – puis incomprise de façon totalement inédite – on se prendra la tête sur des détails pas possibles, ou on se sentira totalement impuissants à faire passer l’émotion intime que provoque les mots d’un auteur chez nous. Comme quand Amidala haussera un sourcil dégoûté : “On étudie encore le mec et sa grosse daronne là ?”, que N. demandera pourquoi, au Moyen-Âge, les garçons voulaient devenir pilote de chasse ou que S. refusera tout simplement de poser un regard sur un passage qu’on a sélectionné spécialement pour lui.
Étudier des mots aimés, c’est les faire passer au grand huit, c’est le mode hardcore du professorat. C’est aussi avoir foi en ces “vieux bayes”, c’est préparer un cours et des activités béton. Parce que les mômes en face n’auront aucune bienveillance a priori pour ce que leur prof vient leur présenter. C’est faire preuve d’une foi et d’une rigueur démesurées : c’est se dire que l’amour des mots se transmet par les plus grandes épreuves.
Je commence la journée avec une migraine carabinée : j’ai tenté de commencer à remplir les bulletins taillés sur le modèle du LSU (Livret Scolaire Unique), un autre cadeau de la réforme du collège dont je me serais bien passé. L’objectif est de rendre ledit bulletin plus lisible dans les familles en déclinant les appréciations en plusieurs catégories. Dans les faits, ce qui était, pour moi, jusqu’alors, un paragraphe me permettant de communiquer de façon simple et précise avec les familles devient un saucissonnage d’aphorismes : j’ai beaucoup de mal à remplir la case “progrès” (quels progrès ? Ceux effectués, ceux restant à faire ?) sans déborder dans la case “difficultés éventuelles” ou “élément acquis.” On me dira que ce bulletin permet plus de précision que les textes parfois impressionnistes ou trop lapidaire (”bon travail, continuez”, “moyen”) qui émaillent certains bulletins. Mais le fait est que, à Ylisse, il est déjà très difficile d’amener nombre de familles à regarder autre chose que les moyennes chiffrées. J’ai la nette impression que ces bulletins de plusieurs pages n’amèneront que davantage de confusion. Quant aux profs ? “C’est bien simple, je n’ai jamais fait autant de copier / coller !” peste A., qui enseigne à toutes les classes, et donc donc remplir plus de mille petites cases.
Coup de téléphone au papa de D., Candidate 4 que nous avons vu mercredi. Je lui fais part de notre envie de la voir intégrer la 6ème Glee.
“Mais c’est une classe ou elle va jouer ? – Je vous demande pardon monsieur ? – D. Elle m’a dit que dans cette classe on jouait. Moi je veux qu’elle apprenne. – Elle jouera de la musique, monsieur. En plus du programme. – Elle continue à travailler ? – Bien sûr. – Alors oui. Oui oui, je veux bien. – Et sa maman m’avait parlé de ses petits frères qui jouent au foot… – Non. Non non. Si elle apprend et elle apprend la musique c’est important.”
Je raccroche avec un smile sur le visage qui n’est rien à côté de celui de D. quand je lui annonce son changement de classe. J’ai l’impression d’être le Père Noël la barbe en moins. Ce sourire a l’effet sur moi de la potion magique de Panoramix et c’est presque rassuré que je vais affronter les Daleks.
Cet après-midi, E. est absent. Et pour un vendredi après-midi, le cours se passe de façon quasi-idéal. Les mômes bossent, cherchent, et surtout, semblent heureux d’expérimenter de se tromper et d’envisager d’autres façons de faire. Même S. remplit son contrôle intégralement (en louchant copieusement sur sa voisine, mais une cécité soudaine m’aveugle), quand il me rendait au mieux cinq lignes depuis le début de l’année. J’aimerais dire que c’est un heureux hasard. Que les mômes qui influencent une classe à ce point n’existent que dans les téléfilms. Mais j’ai beau faire, je constate que j’ai, pour une fois face à moi, des ados biens dans leurs baskets, sans le moindre antagonisme pour l’adulte qui circule dans leur rang et leur propose une autre formulation dans le compte-rendu qu’ils rédigent, suite à leur entretien avec un vétéran de la seconde guerre mondiale.
Comme j’ai encore un peu de potion dans les veines, je tente de voir le bon côté des choses. La situation est, finalement, assez simple. Et se réduit à une grande et terrible question : que faire d’E. ?
La fatigue du mois de novembre. Ce truc lourd, poisseux. Qui fait ressortir ce qu’il y a de plus humain, de plus contradictoire en nous : notre tendance à nous replier sur nous-même.
“C’est quand même pénible” râlerai-je sur le quai d’une gare de RER, le soir. “C’est dans ce genre de moments où nous devrions tous nous tendre la main qu’on est tenté de ne regarder que ses soucis.”
Moi le premier.
Je m’étouffe de fureur quand les Daleks E. et S. se lèvent sans un applaudissement après qu’un résistant de 39-45 termine son histoire. Je manque de débouler dans la direction tel Zeus dans la chambre d’une séduisante pythie lorsque M., une collège d’anglais, nous envoie un mail dans lequel elle demande à siéger à un conseil de discipline. C’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour esquiver une heure avec une classe horrible que, merci la réforme du collège, elle ne voit qu’une fois toutes les deux semaines, en co-enseignement avec la prof d’anglais “officielle” de la classe. “Il faut assurer les heures devant élèves, Mme M.” Au mépris de la pédagogie, du bien-être des enfants et des adultes. Je postillonne de rage quand je m’aperçois que j’ai oublié une énième réunion qui fera qu’entre 11h00 et 18h00 je n’aurai pas le temps d’un pipi.
La fatigue du mois de novembre. Ce truc lourd et poisseux. Déchiré parfois, par des éclats de noblesse et de rire.
Comme quand les collègues commencent à faire les cons devant ma porte à 17h30, qu’il reste 30 minutes de latin. Que je leur lâche trois élèves aux fesses qui les coursent en rigolant avant de, trois secondes plus tard, revenir à leur étude comparée des différents textes portant sur l’assassinat de Britannicus. (mais ça va vite ils s’étaient déjà avancés sur leur travail de groupe sur Skype.)
Comme quand V. vient me voir pour, qu’en cinq minutes, on prépare le cours de la 5e que j’ai, moi aussi, une fois toutes les deux semaines, re-merci la réforme du collège, et que le farfadet sarcastique que j’ai l’habitude de fréquenter se mue en une machine de sérieux, capable de tirer un truc solide de ce marasme pédagogique.
Comme quand T. est capable d’attendre deux heures après ses cours, pour qu’on rentre en RER. Pour qu’on puisse parler et se reconstruire les espaces infinis dans lesquels on joue de la musique, écrit, parle, et qui nous abritent quand les choses sont trop dures, ou trop compliquées ou trop laides.
Pour la première fois depuis le début de la semaine, le sol ne me colle plus aux talons.
Il est 8h30 et je suis au collège après un lundi de 12h de boulot, un mardi de 10h (khoukhou les semaines de travail des enseignants à 18h !), un jour où je n’ai normalement pas cours.
Mais c’est important.
Aujourd’hui nous sommes à la recherche, avec Monsieur Vivi, d’un nouveau candidat pour la 6ème Glee. En effet, il y a exactement 26 places dans la classe, places qui doivent être occupées pour la formation de l’orchestre. L’une d’entre elle est vacante depuis un déménagement, il faut donc la pourvoir.
– La première candidate arrive avec une lettre de motivation d’une longueur supérieur à la taille moyenne des rédaction de mes troisièmes. Elle balance un discours hyper efficace, qu’elle a répété avec sa prof. Je grince légèrement des dents. Elle a déjà expliqué à ses enseignants qu’elle ne participerait pas au voyage scolaire de sa classe actuelle parce qu’elle allait changer de section, et, d’après les 6èmes Glee, semble considérer ses concurrents comme une aimable plaisanterie (pour rester poli). Vivi met fin à mes considérations rageuses d’une simple phrase.
“Tu ne peux pas lui en vouloir de se servir du collège comme d’un moyen d’ascension sociale. Elle voit cette classe comme les boss, elle veut gagner la caste des boss.”
Je me mords les lèvres en me rappelant le manque d’ambition que je reproche à mes troisièmes.
– Candidat 2 se pointe les yeux baissés. Il bafouille et tente de repêcher, dans les questions que nous lui posons, les mots de ses réponses. Il est comme beaucoup d’autres des candidats, terriblement représentatif d’Ylisse : on adorerait le sauver. Se dire que la musique va le guérir de ses difficultés à s’exprimer, de ses problèmes d’apprentissage. Le souci, c’est qu’on en a déjà plein comme ça en 6ème Glee, comme dans les autres classes. Qu’on nous taxera d’élitisme mais que, bon gré mal gré, nous sommes à la tête d’une section qui exige un minimum de sélection, sélection qui a été totalement diabolisée depuis que j’enseigne à Ylisse. Il en est de même avec Candidate 3, dont les grands yeux zinzins, l’amour pour Mozart et l’histoire familiale pétée me donnent envie de l’adopter immédiatement.
– Entre enfin Candidate 4. Il a fallu insister pour la faire venir. “Elle aimerait bien intégrer la classe, mais sa famille ne veut pas”, nous a soufflé B. avant l’entretien. Candidate 4 parle doucement, posément. Elle explique ce qu’elle aime dans le travail de groupe, dans la musique, qu’elle ne connaît pas si bien que ça. Elle évoque à mi-voix sa pratique de la danse. J’inscris un petit coeur à côté de son nom.
“Pourquoi maman et papa ne veulent pas que vous intégriez la 6ème Glee ? – Maman vient d’avoir un bébé. Et comme mes petits frères font du foot, je ne peux pas finir les cours trop tard au conservatoire. Je dois l’aider à s’occuper du bébé.”
Je serre les dents. Évidemment. Quand on est en sixième, qu’on est une fille, qu’on est l’aînée, on doit s’occuper du bébé avec maman.
Je laisse tomber la prudence et m’offre cette quête-là. Je récupère le numéro de téléphone de la famille. Je n’ai plus d’armure, en ce moment elle a pris trop de gnons. Juste une immense fatigue, un peu de tristesse et des bouts de volonté épars, que je forge en épée.
J’ai le mois de décembre pour en percer l’armure des 3èmes Daleks et prouver à une môme qu’on a le droit de faire de la musique si on aime ça, même si on est la grande de la fratrie.
Deux heures avec les 3èmes Dalek. Deux heures poussives, à tenter de lancer des activités, à lancer des passerelles entre des textes et eux. Et cette soudaine prise de conscience : depuis deux semaines, je tourne à vide avec eux. Je ne parviens absolument plus à me connecter, nous jouons tous des rôles fantômes. Impression confirmée par C. dont je prends le carnet de correspondance :
“Mais je fais rien ! – C’est ce que je vous reproche.”
Indignation.
“Ah ouais genre je fais pas de bêtises, je fais rien, et on me fait encore des reproches !”
Les bras m’en tombent. Et puis un verrou saute. J’ouvre les bras au centre de la classe.
“Mais qu’est-ce que vous devez vous faire chier !”
Les plus blasés ouvrent des yeux ronds. Monsieur Samovar qui commet des écarts de langage, ça arrive une fois tous les trente-six du mois.
“Sans rire. Je passe mon temps à parler pour compenser votre inactivité, je vous donne trois mille occasions de vous exprimer, de contester et vous n’en faites rien. Ces deux heures doivent vous paraître interminables ! – Vous vous en rendez compte ?”
Mes bras étant déjà au sol, c’est ma mâchoire qui gagne le lino. Les mômes de 3ème Dalek ont tranquillement intégré l’ennui dans leur carapace dédaigneuse, tout en refusant la perspective de l’après-collège : leur orientation ne semble pas les concerner le moins du monde.
Je sors au trente-sixième dessus, après leur avoir promis que oui, le travail qu’ils font là sera évalué. Je tente de me raccrocher à un esquif en me disant que ce n’est pas moi, que toutes les troisièmes sont chiantes en ce moment. T. vient me trouver et m’annonce joyeusement que ses deux fois deux heures de Troisièmes se sont idéalement passées.