Lundi 5 décembre

Vis ma vie surréaliste de prof.

Comme souvent quand je n’ai pas cours le matin, j’ai décidé de passer la matinée au collège. Aucun masochisme là-dedans, contrairement à ce que peut penser C. qui me salue par un “Mais il est tout le temps là, lui !”, mais le constat lucide et un peu résigné que je suis d’une inefficacité redoutable quand il s’agit de bosser chez moi en sortant du rythme “une copie – un thé – une copie – une partie d’Hearthstone – une préparation de cours de 8 minutes – un pipi à cause du thé – un thé…” etc. 

Cela dit, mon rythme d’aujourd’hui en salle des profs ne sera pas beaucoup plus efficace. L. fait son entrée, et titube vers une chaise. Elle a un sourire qui tremble un peu sur les lèvres. “Je ne me sens vraiment pas bien. Mais on m’a dit que j’avais déjà manqué la semaine dernière et que comme il y a beaucoup de profs absents…”

Nous mettons, avec trois ou quatre collègues, près d’une heure à la convaincre de rentrer chez elle, parce que vomir sur les mômes, ça risquerait de faire mauvais effet.
Reste un tout petit souci.
Du fait de l’hiver, il y a pas mal d’absences, tant chez les profs que chez les surveillants. L. part un peu au débotté. Les 5èmes qui avaient cours avec elle risquent de venir surcharger une permanence au bord de l’explosion. Alors certes, on pourrait leur donner le contrôle qu’elle avait prévu mais…

“Good morning class !”

Bon.

Reprenons.

Par quel errement du destin me retrouvé-je devant des élèves que je n’ai jamais eu à une heure où je ne suis normalement pas au collège à donner un devoir d’une matière que je n’enseigne pas ? 
Les mômes ouvrent des yeux affolés quand je leur explique que NON je ne suis pas Mme L. qui a perdu ses cheveux pendant la nuit (”Bah on s’en doute hein”, me répond un môme visiblement adepte du second degré”), que OUI il vont bien faire le devoir, que NON, je ne pense pas que Mme L. leur ai jamais permis de faire l’évaluation en commun et que OUI, j’arriverai à comprendre s’ils essayent de dire des gros mots en anglais, et que même je pourrais passer les heures suivantes à leur en apprendre des nouveaux. 

Je ressors les genoux un peu flageolants, et retrouve T. avec qui nous avons évoqué un projet un brin zinzin : tenter de sortir la 3ème A(pocalypse) de l’eau, en français. Faut dire que ça le déprime un peu, T., de bosser avec une classe dont un gros quart des élèves ont un profil ULIS (énormes troubles de l’apprentissage), une moitié subit les cours avec plus ou moins de hargne et un dernier quart tente de naviguer sur la mer agité des bavardages permanents. Ce qui explique pourquoi nous sommes en train de leur préparer une leçon de grammaire différenciée à nous demandant à quel point cette leçon de début de 6ème risque de leur poser des difficultés.
Cela dit, Cheffe a posé un geste : elle propose un dédoublement à plus ou moins long terme de la classe en français. Ce qui implique un autre prof de français. Un prof qui bosserait aisément avec T.

Donc voilà voilà. En plus des Daleks, je vais me coltiner des Apocalyptiques, ça va être un nectar pour ce blog, je ne vous dis que ça.

En parlant des Daleks, je les trouve en petit comité aujourd’hui. Comme toutes les autres troisième, la moitié de leur effectif est parti semer la terreur dans le monde réel, pour le fameux stage en entreprise. Moitié de classe donc. Ce qui me permet de m’occuper un peu plus de certains mômes en particulier de N. N. qui, comme l’a fort bien remarqué Monsieur Vivi, passe plus de temps à coordonner sa couleur de cheveux avec son vernis que de se préoccuper de sa réussite scolaire. Pour la plus grande joie de E. qui semble apprécier les efforts vestimentaires de sa camarades, avec tout la subtilité d’un ado d’un mètre quatre-vingts titillé par ses hormones. 
Et nous nous retrouvons donc dans cette scène absurde, où j’ai demandé à N. de lire le texte argumentatif qu’elle a rédigé.

“C’est pourquoi je pense que les médias…
– N. N…. !
– Taisez-vous E. N. Continuez. Vous parlez merveilleusement bien, et en plus vous arrivez à regarder votre public.
– Lol, N. elle se prend pour une présentatrice !
– Ne le regardez pas. Vous regardez E. vous perdez, c’est le jeu.”

Je soutiens le regard un peu affolé de N. Je souris, ce qui est assez rare. Et je hoche la tête. Vas-y N., montre-moi que tu en es capable. Pas de pondre un texte argumentatif, ça je le sais, je te féliciterai comme il se doit, ce n’est pas ça le plus dur. Non, le plus dur c’est de te dire que tu n’as pas besoin du regard d’E. Que ce qu’il ridiculise chez toi, ton assurance, ta classe quand tu t’adresses aux gens, c’est ce que tu as de plus beau, et qu’il ne te le volera pas. C’est ta liberté.
N. achève son texte, et les quelques Daleks qui restent applaudissent. Sauf E. qui s’enfonce sur son siège en grognant. En maugréant que cette activité est nulle de toute façon.

Cours en 4ème latiniste. J’achève la journée en m’apercevant qu’eux aussi sont capables de jolies perles :

“Monsieur un vestibule c’est quoi ?
– Bah c’est celui qui te tue si tu le réveilles, t’es bête toi !”

Somnambule ninja mis à part, on cartographie les Enfers à l’aide du texte et c’est chouette. Et c’est une jolie allégorie des deux semaines qui restent.

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