
Or donc, l’autre jour, alors que j’aurais dû être en latin en train de continuer à cartographier les Enfers avec une bande de quatrièmes un tout petit peu trop fascinés par les supplices du royaume d’Hadès, j’ai dû, avec la quasi-totalité des collègue, me rendre à une formation sur les “gestes professionnels de l’enseignant”. (Comme l’a suggéré la génialissime Princesse Soso, je m’attendais à apprendre à sauter par-dessus les cartables que les sixièmes laissent traîner dans l’allée même QUAND JE LEUR DIS QU’IL NE FAUT PAAAAS !)
On va m’accuser de donner dans les clichés, et de tirer sur les ambulances. Mais tant pis : ces deux heures auraient été infiniment plus profitables à décrire par le menu le massacre de Pélops par son papa Tantale.
Il serait bon que l’information passe une bonne fois pour toute : les formations durant lesquelles on regroupe une cinquantaine de profs dans une salle pour leur prêcher la bonne parole (en résumé : privilégiez le travail de groupe, ne soyez pas un prof trop présent pour vos élèves, mettez les mômes dans une démarche d’investigation) NE FONCTIONNENT PAS. Pour une. Simple. Raison :
Ces formations sont transmises selon la modalité la plus décriée par les formateurs eux-mêmes : le même cours magistral pour tout le monde, qui ne sera absolument pas approfondi.
Si l’on veut faire avancer les modalités d’enseignement, il serait temps de se débarrasser de cette verrue.
En vérité, le système de formation continue des profs est un désastre. À telle enseigne que, quand une personne telle que Céline Alvarez développe une expérience, certes intéressante, mais totalement incomplète, elle est immédiatement montée en épingle et surmédiatisée. Comme si le monde de l’Éducation Nationale cherchait désespérément à fournir des résultats, à rassurer les parents d’élèves et à se rassurer lui-même : regardez, nous travaillons, nous mettons en place des systèmes qui fonctionnent !
Mais la formation ne fonctionne pas de la sorte : il s’agit d’un processus immensément long, laborieux et complexe, qui ne peut fonctionner par effets d’annonces et réunions ponctuelles.
À Ylisse, comme dans toutes les REP+, nous disposons de deux heures de concertation qui font partie de notre service. Ce qui, sur le papier, est idéal. Deux heures entières consacrées à la vie du bahut en lui-même, à créer des façons de fonctionner différentes, innovantes ! Joie ! Et possibilité de révolutionner l’enseignement au quotidien, voilà qui va fonctionner !
Ouais.
Sauf que les deux heures en question ont immédiatement été investies : la direction a programmé des réunions, des formations, des équipes éducatives. Comme si, sous-jacente, régnait cette peur inavouée que les profs ne bossent pas, et qu’ils emploient ces deux heures à faire la grasse matinée ou à réserver des billets sur Groupon.
Donc dans les faits, depuis le début de l’année, l’équipe de français s’est réunie deux fois et encore, après que j’ai menacé Cheffe d’interpréter dans son bureau les plus grands succès de Dalida au kazoo.
La vérité est que ces moment de concertation sont nécessaires : c’est ainsi que nous nous formerons mutuellement (les heures que je passe dans les classes de mes collègues cette année sont vraiment canon), et que, qui sait, nous passerons plus de temps à essayer de théoriser sur nos pratiques plutôt que d’être perpétuellement en train de régler les problèmes dans l’urgence.
Et une dernière chose. Peut-être celle qui me rend le plus chafouin, lors de ces fameuses formations : je constate que la majorité des intervenants passe le plus clair de son temps à mettre en place des stratégies, à créer de magnifiques constructions théoriques qui nous montrent que l’on peut enseigner sans difficulté à une classe de 28 élèves différents si l’on met en place les bonnes stratégies. Que si l’on ne sait pas faire, on est finalement en tort.
Parfait.
Je suis en tort, je n’y arrive pas. En tout cas pas toujours, sûrement pas le plupart du temps.
Par contre il y a quelque chose que même moi, le gros nul qui ne parvient pas à appliquer les méthodes sophistiquées que l’on me présente arrive à faire.
C’est, avec T., bosser efficacement avec la 3ème A(pocalypse) depuis que la classe, au bord de l’implosion, s’est vue attribuer un prof de français supplémentaire. C’est réussir à rétablir un climat serein dans cette classe bordélique en diable, parce que, surprise, on travaille en petit groupe.
Évidemment ça nécessite des moyens.
Alors oui. La formation théorique est essentielle. Mais elle nécessite qu’on lui laisse l’espace d’exister dans chaque établissement, via des heures dédiées et occupées par les enseignants.
Et surtout, la formation ne sera efficace que lorsqu’elle proposera des outils concrets et précis aux prof. Et pas un écran de fumée destinée à cacher la réalité : débrouillez-vous seuls.