
Si vous n’avez pas encore vu Les Fils de l’homme, allez le voir et revenez, car ça spoile sévère dans ce billet.
Dans Les Fils de l’homme, donc, Julianne meurt. Julianne, c’est Julianne Moore, elle porte le même nom que son personnage et elle est merveilleuse. Les élèves rugissent de rire. Ils rugissent aussi quand Théo manque de se faire tirer dessus où qu’on abat Jasper.
Les lumières se rallument, les mômes sont unanimes, “le film, il est trop bien monsieur, on a adoré, on s’ennuie jamais !”
Et pourtant ils ont ri, au moment les plus tragiques. Et je me demande, sans doute avec dix siècles de retard, si les émotions, comme tout le reste, ça ne s’apprend pas. Devant un trop-plein, qu’il soit affectif, esthétique ou d’ignorance, les mômes recourent à une seule phrase, toujours la même : celle du rire. Ce n’est pas un rire de mépris, juste le signe qu’il y a là un trop plein qui ne peut se déverser autrement. Peut-être la mission du professeur de français est-elle aussi de leur faire découvrir la palette des affect et des réactions, de l’incroyable richesse de la psychée humaine.
Sursauter, se révolter, avoir les yeux qui piquent, ça se cultive.
Cours avec les 3ème A(pocalypse), avec le groupe le plus rétif aux apprentissages. De ma posture privilégiée de prof soutien, j’observe les mômes. J’invite K. à prendre la parole et à participer. K., toujours la voix plaintive, à ricaner et se justifier quand on lui fait la moindre remarque. Qui se lève, devant la tranquille assurance de T. et mes gentilles moqueries. Et complète avec plaisir le schéma que nous constituons au tableau.
Je propose à T., à la prochaine séance, d’inverser les rôles. Que je sois le prescripteur et lui celui qui se balade dans les rangs, repère les chiards qui décrochent, ne comprennent plus, et qui les ramène tranquillement à ce que l’on fait, parce qu’ils en sont capables, tout bêtement. La 3ème A(pocalypse), tout doucement, est en train de redevenir une classe. La mutation va être lente. Mais ça va marcher, j’en suis persuadé. Et je suis fier de nous.
Cultiver le simple fait que les élèves puissent se sentir bien en cours. Aussi.