
Vu la façon dont je m’extrais du lit ce matin, il n’y a aucun doute sur le fait que mon corps a décrété que là, ça suffit. Certes, huit heures de boulot me séparent des vacances mais ma carcasse semble rétive à l’idée, une fois de plus, d’arriver tôt pour un entretien – inutile – avec une mère d’élève, de s’acharner à bosser, alors que “c’est bientôt Noël, monsieur, pourquoi on voit pas un film ?”, de me comporter en adulte responsable, bref d’être un prof.
Mais pas le choix. En râlant, je me traîne littéralement jusqu’à Ylisse, où m’attend la maman d’A.
Que j’ai vue hier pendant quinze minutes à la remise des bulletins.
Qui était présente au conseil de classe.
Que j’ai déjà reçu quatre fois.
Et qui a tenu à me voir ce matin, parce que devant le collègue, elle a entendu des élèves dire que Machin allait casser la gueule à Truc, et que parfois, Mme Untelle (que son fils n’a pas en cours), elle était trop injuste, d’abord. Bref, la maman d’A. a le nez tout frétillant à l’idée de récupérer des potins croustillants. Et c’est froidement que je lui fais comprendre que si elle m’a tiré du lit alors que tous mes atomes gueulent, elle a tout intérêt à avoir des questions sur la scolarité de son môme.
Elle n’en n’a pas, et gagne donc la sortie au bout de six minutes trente. J’étouffe des hurlements de rage en mordant très fort la machine à café, sous l’oeil interrogateur de Cheffe Adjointe.
Il est temps d’aller chercher les 6ème Glee dans la cours de récréation. Mon état de fatigue m’empêche de remarquer à quel point ils sont aujourd’hui particulièrement bien rangés et arborent le sourire de quelqu’un qui apprend une erreur de la banque en sa faveur.
Je croise Monsieur Vivi qui a le même sourire. Et tout à coup, les mômes s’alignent derrière lui, et le suivent jusqu’à la salle de musique.
Et là, ils chantent.
Un concert préparé pour leur prof principal. Plus tard, j’apprends qu’à l’origine du stratagème il a Y., le CPE.
“Mais pourquoi ? je balbutie
– Je pensais que ça te ferait du bien.”
Les 6èmes Glee chantent et me fixent, ravis. Ravis que j’oublie les merdes administratives, les assurances à récupérer, les conflits à gérer. Ravis de se rendre compte qu’ils ont, par le boulot, développé le pouvoir de rendre les gens heureux. J’entends la voix juste et solide de R., qui n’ouvre jamais la bouche en français. J’entends celle de N., à l’apogée de sa voix d’enfants, à quelques mois de sa mue. Je vois C., toujours empesée dans sa timidité, déployer une chorégraphie de nuages. Je suis Wil Schuester pour l’espace d’un quart d’heure.
J’éclate en applaudissements et les félicite, Je saute dans les bras de Monsieur Vivi.
“Bah c’est normal, chuchote K dans mon dos, c’est Monsieur Samovar et Monsieur Vivi !”
La fatigue a été conjurée. Je tiendrai le reste de la journée.
Je tiendrai avec les 5èmes Glee que je vois une fois toutes les deux semaines et qui interprètent une lecture d’Aladin dans un joyeux bordel.
Je tiendrai avec les 3ème A(pocalypse), que nous faisons bosser avec T. à 15h, et qui s’y plient avec plus ou moins de bonne humeur.
Je tiendrai pendant cette heure où je patiente en salle des profs, avec quatre ou cinq collègues. L’épuisement nous fait raconter mille conneries. Mais dans les yeux brillants de chacun, il y a aussi beaucoup de douceur. Des gestes plus précautionneux qu’à l’accoutumée. Énorme vague d’affection pour mes compagnons d’aventures.
Et dans le RER qui nous amène vers un spectacle de danse, dans un palais tout de sculpture, de femmes en robes et gants, nous parlons avec T. Les mots légers, si légers.
Les vacances.