
Les hasards de la répartition des copies de brevet blanc ont voulu que je me retrouve en tête-à-tête avec la copie d’E., avec qui, depuis la rentrée, mes rapports ne sont pas tout à fait au beau fixe. (Cet euphémisme est sponsorisé par le programme économique d’Emmanuel Macron)
E. s’est cette année placé dans une position éminemment compliquée : il est l’un de ces mômes que nous avons recueilli par conseil de discipline et qui réveille en nous, profs, personnels d’éducation et direction, ce foutu complexe du paladin, abondamment discuté sur ce blog. Il a le profil du “jeune d’Ylisse” : intelligent, insolent, se livrant à des activités pas spécialement recommandées pour des élèves de collège (ou des adultes, d’ailleurs) après les cours, capable de beaucoup de gouaille et de répartie.
Et il le comprend très bien. Il comprend très bien qu’il évolue dans un cadre ou les règles du cadre sont un brin plus élastiques pour lui, plus adaptées, et il en joue. En particulier avec les adultes plus raides dans leur position, moi en l’occurence. E. sait toujours où s’arrêter, et quitte fréquemment mon cours me laissant fulminant, nerveusement épuisé, mais incapable de frapper un grand coup, parce que les provocations étaient discrètes, l’inattention polie, les petites phrases envers les camarades lancées derrière mon dos.
Et puis, l’autre jour, E. me rejoue la grande scène de Divines (en moins strident, la voix d’E. se situant huit octaves plus bas que la mienne) :
“Vous allez voir, moi je vais vous impressionner, vous pensez que j’ai besoin de vous, mon brevet je l’aurais comme ça, ce brevet blanc, je vais le retourner, vous avez beau dire que j’écoute pas, je vais vous prouver que vous avez tort !
– Je ne demande que ça, E.
– Ah ouais ? Si j’ai plus de 40/50 vous reconnaitrez que vous vous trompez sur mon compte ?
– (ça se tente ? Ça se tente). Complètement. Je vous souhaite bonne chance.
– J’ai pas besoin de chance, m’sieur. Vous allez voir.”
J’ai vu. Il obtient à peine la moyenne à son brevet blanc.
Peut-être que c’était niais, d’espérer un miracle, ou une fin d’épisode style L’Instit, dans laquelle le rebelle montre à son prof cynique ce qu’il a dans le crâne, ledit prof cynique se remettant enfin en question.
Sauf que non. Un devoir à peine correct. Tandis que sa voisine, qui bosse en silence, et parfois les dents serrées face à ses moqueries, atteint un 42/50, et je constate à quel point elle a trimé pour l’arracher.
On ne peut pas demander à l’école, pas plus qu’à la réalité, d’actualiser des clichés. Rendons-nous à l’évidence : E. cherche juste à en foutre le moins possible et à se foutre de ma gueule, et je n’ai pas réussi à changer ça, par paresse et naïveté.
Alors au boulot. Pour lui comme pour moi.