
Cours avec les 6ème Glee. Pour cette première heure, ils m’offrent un cours tellement cliché que c’en est hilarant. Tout le monde travaille gentiment sur son évaluation. Une fois terminée, selon les consignes que j’ai données, ils se lèvent pour aller poser leur contrôle sur mon bureau, vérifient où ils en sont sur leur fiche d’activité, avant d’aller récupérer leur matériel dans le placard du fond de la salle et de continuer leurs travaux d’invention de mots-valises, sauf pour ceux qui ont l’impression de ne pas avoir réussi leur contrôle, et avec qui je fais une courte leçon de rappel. Le tout dans un silence quasi religieux, traversé de quelques conseils d’une voisine à son camarade de table.
Je me mords très fort l’intérieur des joues (ne le faites pas chez vous, les enfants) en me disant que si un membre de l’ESPE passait par là, il filmerait la scène pour la projeter à ses étudiants en expliquant que c’est ÇA une bonne ambiance de classe, que ces images ont été prises à Ylisse, dans un collège difficile et que pourtant, tout va bien.
L’heure d’après ne sera sans doute pas filmée, celle pendant laquelle je demande sèchement à A., avec tout le respect que je lui dois, s’il ne se fout pas UN TOUT PETIT PEU de ma tronche en créeant un mot valise à partir de “satyre” et de “cyclope” (oui oui, ça fait “salope”) : “Meeeeuh, même pas vrai, j’ai vu ça dans Percy Jackson !” Tandis que J. se roule littéralement par terre “parce que j’ai perdu mon stylo, m’sieur !” et que S. insulte sa voisine dans sa barbe, voisine qui éclate en sanglots morveux bruyants.
Je l’écris souvent : dresser un tableau de l’Éducation Nationale dans son ensemble relève de l’impossible. La situation est trop multiple, trop changeante. Déjà au sein d’une même classe. Alors à l’échelle d’un pays…
Pendant la récréation, je croise S., le nouveau collègue de musique, remonté comme un coucou suisse. En quelques jours, il est passé par des étapes que les profs arrivants dans le bahut mettent plusieurs semaines – quand ce ne sont pas des mois – à assimiler : les classes qui testent ce nouveau venu, les mômes qui lui jettent ses cours à la figure, ceux qui l’accueillent gentiment, les grandes conversations avec les collègues et, déjà, la volonté de prendre en compte les spécificité du bahut, sans renier ses convictions.
Et je suis optimiste : dans le couloir, plusieurs élèves le croisent avec un immense sourire, celui de l’adoption : “Bonjour monsieur !”
S. est encore plein de cette énergie, de cette envie dévorante, qui s’use au fur et à mesure que l’on enseigne à Ylisse, et que l’on apprend à remplacer par d’autres sources d’énergie. Mais cette envie-là est d’une puissance et d’une force inouïes. Et je constate avec un certain vertige que mes réserves propres sont sur le déclin.
Vendredi après-midi. Je traîne en salle des profs, en attendant d’aller prendre un verre avec T., qui est en train d’accorder la guitare qu’une élève lui a confiée. Monsieur Vivi se joint à la conversation, tandis que L. nous chambre gentiment, en nous appelant à nouveau les soeurs Halliwel. (paraît que je suis Phoebe). Fin de la première semaine à Ylisse, qui m’apporte autant qu’il me prend.