Dimanche 8 janvier

Et le dimanche on s’évade. 

Juste avec un bout de L’Idiot, de Dostoïevski, traduit par André Markovicz. Ça foudroie.

“Non loin de là, il y avait une église, et le sommet de la coupole, avec son dôme doré, luisait sous un soleil brillant. Il se souvenait que c’était avec une terrible obstination qu’il regardait cette coupole et ces rayons qu’elle projetait ; il ne pouvait pas se détourner de ses rayons ; il lui semblait que ces rayons étaient sa nouelle nature, que d’ici trois minutes, d’une façon ou d’une autre, il se fondrait en eux… L’incertitude et la répulsion qu’il éprouvait à ce nouveau qui allait être et qui surviendrait là, maintenant, étaient terribles ; mais il disait que rien ne lui était plus dur à cette instant que cette pensée continuelle : “Et s’il ne fallait pas mourir ? Et si l’on me ramenait la vie – quel infini ! et tout cela serait à moi ! Alors je transformerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais plus rien, je garderais le compte de chaque minute, cette fois je ne gaspillerais plus rien !” Il disait que cette pensée avait fini par se transformer en une vraie rage, et qu’il voulait déjà qu’on le fusille, et le plus vite possible.

Le prince se tut soudain ; tout le monde attendait qu’il continue, et tire une conclusion.
– Vous avez fini ? demanda Aglaïa.
– Quoi ? Oui, dit le prince, sortant d’une rêverie de quelques instants.
– Et pourquoi nous avez-vous raconté tout cela ?
– Comme ça… j’y ai repensé… ça s’est trouvé…
– Vous êtes très abrupt, remarqua Alexandra, prince, vous vouliez sans doute prouver qu’il n’y avait pas d’instants qui puissent valoir un sou, et que cinq minutes sont parfois plus précieuses qu’un trésor. Tout cela est louable, mais permettez pourtant – et votre ami qui vous racontait tout ces passions, sa peine, n’est-ce pas, a été commuée, donc on lui a offert cette “vie infinie”. Eh bien, après, qu’a-t-il donc fait, de cette richesse ? Il a “tenu le compte” de chaque minute ?
– Oh non, il me l’a dit lui-même – c’est une question que je lui ai posée – ce n’est pas du tout comme ça qu’il a vécu, il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes.
– Eh bien voilà une expérience, et donc, c’est impossible de vivre pour de bon, n’est-ce pas, en “tenant le compte”. On ne sait pas pourquoi, mais c’est impossible.

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