Lundi 9 janvier

Au nombre de mes bonnes résolutions 2017 : ne pas arriver au collège à 8h30 quand je commence à 14h, parce que je suis persuadé que, en mon absence, l’un de mes élèves va se fracasser la tête contre un extincteur, s’étouffer avec un chewing-gum ou avoir un trou à son interro de verbes irréguliers. 
Je me fais donc violence pour rester dans mon appartement… et finir de corriger mes copies de brevet blanc. Un week-end pour exorciser la chose, je suis presque fier.

J’arrive donc en plein après-midi. Tout le monde est déjà sur le pont depuis un moment, tenter de rentrer dans le rythme. Parler, bouger plus vite, plus fort. Comprendre les mille petites tragédies, les grands moments qui se sont déroulés en mon absence. 

Je prends un moment pour discuter avec B. B. vient de lycée pro et, depuis son arrivée l’année dernière, est devenu l’un des indispensables du bahut. Une sorte de rockeur de l’époque héroïque mâtiné de Néo dans Matrix pour l’efficacité en informatique. L’un des collègues avec qui je ne vivrais sans doute jamais d’immenses aventures pédagogiques mais dont la gouaille et, justement, la différence de vision du monde contribue beaucoup à me détendre.

Cours en co-enseignement avec C. Celle-ci fait la tronche. “Je n’aime pas ce que j’ai préparé, là.” dit-elle en désignant sa classe du menton. Je lève la tête, le regard surpris. Ses 6èmes se sont gentiment mis au travail en groupe et bossent avec application, cessant leurs conversations au moindre froncement de sourcil. Toujours cette foutue distorsion entre ce que l’on croit percevoir de son cours et que l’on apporte à ses élèves… Et en parlant de distorsion…

Retour avec les Daleks. Et pour continuer à filer la métaphore Doctor Who, me trotte en tête cette scène où Clara, son alter ego enseigne et qu’on pourrait presque passer dans les ESPE (oh oui, du Doctor Who dans les ESPE !), durant laquelle une élève se moque de ses menaces de la renvoyer, arguant qu’en menaçant tout de suite de la pire sanction, on ne peut ensuite qu’aller en arrière.
C’est idiot, mais il a fallu que je le vois dans une série télé pour m’en rendre compte. Je m’applique à peu sanctionner. Mais comme dans une série télé, à le mettre en scène.
Et c’est aujourd’hui, parce que je n’ai pas la force, pas la patience, et que, surtout, neuf années dans ce boulot me permettent de comprendre que c’est le moment. Je m’assois (la dernière fois que je l’ai fait devant cette classe, c’était en septembre), et coup sur coup, j’exclue S., qui braie consciencieusement depuis le début de l’heure et m’a gratifié d’un “il est ouf lui”, quand je lui ai demandé de faire passer la corbeille à papier, je demande leur carnet à deux élèves, et je demande à S. de venir me voir à la fin de l’heure.
Petit instant d’incrédulité. Et puis, sourire semi-triomphant de B.

“M’sieur, on vous a énervé là !”

À ce moment-là, tout est dans le regard.

“Non. Non, mais nous sommes début 2017, il vous reste six mois au collège, je n’ai plus le temps de vous apprendre à bien vous comporter.
– Et donc vous nous punissez ?
– Non. J’avance.”

Et j’enchaîne sans un mot de plus sur l’histoire des moutons de Panurge, qui au passage, fait pleurer de rire J. pendant une bonne dizaine de minutes. “Non mais monsieur…  Vous voyez le truc !… Les moutons… ils passent par-dessus le bateau et…” C’est attendrissant de voir qu’après pas mal de siècle, Rabelais continue aussi à faire rire.

Reste E. Qui continue à interpeler de sa grosse voix n’importe quel camarade à l’autre bout de la classe. Je me place devant lui. Il lève les yeux au ciel.

“Oui, monsieur, vous allez me dire c’est pas bien…
– Non. On va juste trouver un moment pour aller parler avec la CPE.”

Ma voix est aussi dénuée d’intérêt qu’une émission de W9 à 3 heures du matin.

“Voilà ! Voilà, vous me persécutez.
– Non. On ne peut pas travailler ensemble, donc on a besoin d’un intermédiaire/
– Quoi ?
– Cette situation nest pas performante. Il faut donc intervenir.”

Pour la première fois depuis que je le connais, E. me fixe avec des yeux ronds. Je fais de mon mieux pour ne lui renvoyer qu’une indifférence polie.

“On ne peut pas s’arranger autrement ? Je peux faire mieux en fait.
– Ce serait une perte de temps.
– Non non non ! Je vais faire mieux !”

Pas de “De toutes façons vous me détestez.” ou de “C’est ça, c’est ça, je faisais des efforts et là, vous me découragez !” Il cherche un point d’accroche dans mon attitude, il n’en trouve pas.

“Bien. Vous pouvez changer de comportement dès maintenant.”

Je tourne le dos pour conseiller J. et A. sur leur activité.  E. ne me quitte pas des yeux, je ne lui adresserai la parole que pour corriger une erreur dans son travail. J’ignore si ce que j’ai fait est utile. Mais c’est ma dernière carte, ma dernière option en tant que prof : vider ma relation avec lui de tout affect. Si ça marchait. Si seulement ça marchait.

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