Mardi 17 janvier

Je croise F. sur le quai de la gare. Des souvenirs en cascade. F. avec qui j’enseignais au Collège Crimea, à qui la nostalgie donne des couleurs chatoyantes. On se parle vite et maladroitement, comme se parlent les gens sur le quai du RER. Elle disparaît pour j’ignore combien de temps, avec ses yeux bleus et nos aventures communes.

Arrive C. Marrant, les croisements. C. est la seule personne à Ylisse capable de me faire éprouver autant de calme que F. Nous arrivons à notre arrêt en nous rendant compte avec une légère appréhension qu’il a neigé pendant la nuit. C’est donc avec la grâce de Surya Bonaly dans ses jeunes amis et la prudence d’un militant de gauche infiltré aux primaires de la droite que nous gagnons le collège. Nous vautrer devant les élèves porterait un coup fatal à notre réputation.

La journée commence en compagnie de M., CPE des 3èmes, avec qui je reçois le père de S. S. mon élève-kryptonite. Celui à qui, depuis la 5ème, je ne parviens à rien apprendre. S. le seul élève sur qui toutes mes tentatives de rapprochement glissent, S. qui me donne l’impression de totalement nier ma présence. Son père, regard fixe et un peu flippant me chante la même chanson qu’il y a deux ans. Qu’il comprend, qu’il va prendre des mesures. Ça sonne glauque et faux.

On enchaine sur deux heures de 3ème A(pocalypse), pour finir le cours que j’avais entamé la semaine dernière. Cours mastoc. Deux heures. Interro, analyse d’extraits de film (Métropolis), trace écrite, découverte et mise en contexte de 1984, questions type brevet. Et ça passe. Ça passe parce qu’il y a deux profs dans la salle. Parce que T. passe de table en table pour expliquer aux élèves les plus en difficulté ce qui leur échappe. Parce que, lorsque G. refuse de se mettre en activité parce que “je suis pas son prof”, T. prend le relai de mon cours pendant que je lui explique sèchement qu’elle peut soit continuer à jouer au gros bébé insolent, soit essayer de se comporter comme l’élève qu’elle prétend être : celle capable d’accéder au lycée facilement. 
Je pense aux dispositifs dont on nous abreuve en ces moments de campagne électoral, à ces méthodes qu’on nous reproche avec un grand sourire de ne pas mettre efficacement en classe. Alors que ouais, peut-être qu’une partie de la solution est dans le gros bon sens, et pas dans les chichiteries des diverses réformes : quand une classe déconne, tu rajoutes des adultes formés pour aider les mômes en difficulté, et ça marche.

Je n’étais pas là hier. Je retrouve Monsieur Vivi pour le repas, et T., pour parler d’autre chose que de boulot. S. se joint à nous. Et ça fait beaucoup de bien. Monsieur Vivi parle de ce qu’il a sur le coeur, à savoir son échauffourée avec J., qui lui a manqué de respect à un point hallucinant. 
J., avec moi, se comporte en élève modèle, drôle, dynamique et brillante. Et je lui en veux terriblement, de devoir, justement, lui en vouloir. Faire corps, c’est ça aussi : montrer aux mômes qu’un manque de respect à l’équipe atteint tous ses membres.
Je tente de faire dériver la conversation, et petit à petit, les choses s’apaisent. Les mots flottent dans l’air épuisé de midi. S. me demande à quoi correspondent les sigles dans lesquels je dissimule les classes, A(pocalypse), Daleks et autres. Sans trop savoir pourquoi, je me retrouve à parler de Sialeeds, mon personnage de jeu vidéo favori. J’essaye maladroitement de raconter son histoire. C’est idiot mais c’est apaisant.

Et retour au boulot. Les 6èmes achèvent leurs rédactions, et avec elle l’orthographe : on entend les accords sujet / verbe hurler jusqu’à la rue d’en face. Mais l’enthousiasme des mômes est tel que j’assiste à leur massacre à la tronçonneuse de la syntaxe avec joie, et corrige les aberrations une heure durant. (Mention spéciale à Alice expliquant que “Non, je ne viens pas du Pays des Merveilles ! Non mais allô quoi !” mon hypertension s’en souvient encore)

Et on enchaîne sur les Daleks. Au moins je suis rassuré : mon cours était bien préparé. Leurs cinquante nuances de je m’en foutisme sont plutôt sobres aujourd’hui. Pourtant j’ai tenté quelque chose d’autre : un corpus sur l’éducation. Le fait de laisser une liberté totale aux élèves, dans l’abbaye de Gargantua. Aucune réaction, si ce n’est de R., comme à l’accoutumée. Et de S., dont j’ai rencontré le papa quelques heures plus tôt, et qui semble très appliqué à battre des ailes en poussant des coassement, hybride-du-Dr-Moreau-style. 

“S. ?
– Quoi ?
– Que faites-vous, là ?
– Chais pas.
– Vous pouvez ouvrir votre cahier ?
– Chais pas.
– Vous pouvez dire autre chose que “Chais pas ?”
– Chais pas.
– Quelle est la racine carrée de trois mille quatre cent vingt-quatre ?
– Quoi ?
– Ah. Perdu.”

Délire dans la classe. “Comment il t’a taillé le proooooof !” Je lance un regard affligé sur les mômes.

“Ben quoi ? Vus l’avez trop eu, avec votre blague, monsieur !
– Ma blague n’était pas drôle.
– Ah ben si !”

Bon. Voyons le bon côté des choses, au moins j’ai réussi à en réveiller certain. Je pousse ma chance à essayer de les mettre en activité de groupe sur leur modèle d’éducation idéal. Je note entre autres qu’ils voudraient :

– Faire cours à la télé (???)
– Prendre des cours de shopping. (alors que tout le monde sait que ça s’acquiert dès que tu touches ta première carte bleue)
– Pouvoir faire les contrôles dans une piscine. (Avis aux lauréats du concours Lépine)
– Baisser le salaire des profs. (”Parce que bon, 6000 euros ça fait beaucoup monsieur.”, dixit une génération biberonnée à BFM teubé)
– Pouvoir manger en classe.

Et c’est à peu près tout. Ils sont en milieu de troisième.

R., pendant ce temps, émet lui aussi des bruits de canard agonisant. La fatigue aidant, je lâche un “Bon, R., j’en ai marre, au coin !”

Et R., à qui faire enlever son blouson est une épreuve en soi se lève en pignant et y va. 

Au coin.

“Wah, monsieur vous savez trop vous faire respecter !”

Je ramasse ma mâchoire sur le sol et enjoint au reste de la classe de se remuer les méninges ou six d’entre eux subiront le même sort. (clairement, la géométrie n’est pas le fort des Daleks.) Les mômes se mettent enfin au boulot.

Je sors en titubant d’affliction. Et termine la journée par un tour chez Y., l’autre CPE. Je m’attarde, Y. a les épaules courbaturées professionnellement. “On reçoit la douleur des élèves, des profs et de la direction.” constate-t-il sans amertume. Mais pour évacuer la leur, c’est infiniment plus compliqué.

Sale mois de janvier. Dans le froid sale d’Ylisse, sur le chemin du retour, je me promets de ne plus baisser les bras. Chacun sa façon de tenir, moi je me récite la devise du Docteur : “Jamais cruel ou lâche, ne jamais accepter, ne jamais renoncer.”

À défaut d’une machine à voyager dans le temps, on peut avoir des principes.

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