Vendredi 10 février

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“Je n’y arrive pas.”

Je ne cesse de le répéter, je radote encore aujourd’hui et tant pis : le jour où je deviendrai Maître Suprême de la Création, et donc aussi de l’Éducation Nationale, ma première action, consistera, après avoir ressuscité Debbie Reynolds, Carrie Fisher et David Bowie, à apprendre aux profs, jeunes et moins jeunes que dire cette phrase est essentiel. Pas grave. Mais essentiel. Avec “C’était le gros dawa dans ma classe aujourd’hui”, “Mes élèves m’ont mis le zbeul.” et “Si je dois retourner faire cours, j’assassine quelqu’un ou je me suicide.”

C’est bien connu, la légende veut que, en France, une fois le cours commencé, le prof soit le seul maître à bord de son cours. Sur ses épaules, repose la responsabilité de faire des 55 minutes qui lui sont attribuées un petit havre de paix, dans lequel les élèves apprendront de façon novatrice, épanouissante et surtout silencieuse parce que l’insonorisation dans les bahuts est dans le même état que la probité chez les candidats à la présidentielle.

Mais parfois ça ne marche pas. Parfois, on fait face à des chiards qui n’ont qu’une envie, celle de nous foutre la misère. Qui profitent qu’on soit nouveau, ou contractuel, ou fatigué, ou avec la braguette ouverte pour se montrer infects. Parfois, on ne maîtrise pas un point de cours pourtant basique et on raconte n’importe quoi. Parfois, on a perdu des copies.

Alors en salle des profs, on sourit. “Ralala, ils étaient sportifs, les 4èmes aujourd’hui !” “Dis donc, ils sont en forme, tu trouves pas ?” “Non ça, va, je suis un peu fatigué en ce moment.”

Et puis après, on se rend compte que tel collègue n’est pas venu en cours depuis deux semaines. Les mots “burn out” circulent, c’est plus chic et moins condescendant que dépression. Et puis après, au hasard de navigations sur internet, on tombe sur des blogs où la souffrance s’écrit, mensuelle, hebdomadaire, quotidienne.

Il faut le dire. La honte se nourrit de silence et de peur. La peur du jugement, de la moquerie et du grand méchant inspecteur. Elle prend naissance dans la poitrine et ne disparaît plus. Tout ça au nom de cette sacro-sainte autorité. Cette peur de ne pas posséder ce qui apparaît comme une grâce divine, et de déchoir auprès de ses collègues, discours que certaines formations nous collent sous le crâne. On finira par accepter des trucs qui nous font nous sentir indignes, par négocier avec un môme insolent. Juste pour avoir la paix. Pour se donner l’illusion d’un semblant d’autorité. Alors que cette putain d’autorité n’est qu’une construction qui se fait petit à petit, par l’échange.

Et puis réussir à chasser cette image toxique, nocive, du prof ridicule, transpirant, débordé par sa classe. Cette classe dans laquelle on était élève. On avait un peu pitié de lui, mais on se disait qu’il l’avait un peu mérité aussi. Et qu’on ne serait jamais comme ça. C’est une image de môme de treize ans. Il est temps de grandir. Tu n’es pas ce prof, cette image de ton adolescence, elle ne t’enchaîne pas. 

Alors même si sur le moment ça parait impossible, ça parait l’apanage des plus anciens ou des plus stables, toujours le dire, toujours essayer de trouver l’oreille, en salle des profs ou ailleurs : “Je n’y arrive pas. Tu as des idées ?” 
Parce que ce sentiment d’impuissance est l’une des choses les plus partagées dans la profession. Et que le jour où l’on en parlera aussi facilement que la qualité du café dans les machines (sérieusement. Il y a FORCÉMENT un comité qui se réunit dans un château des Carpates pour décréter quel mélange le plus infect on injectera dans les distributeurs de caféine des établissements scolaires), on aura fait un pas de géant.

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