Lundi 13 février

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Un jour, je serai riche, et célèbre, et admiré. Il me suffira de trouver l’idée qui me rapportera gloire et fortune. Comme cette start up qui défraye actuellement la chronique et qui, contre espèces sonnantes et trébuchantes (ou contre un virement paypal, ils sont pas sectaires), propose de faire les devoirs à la place des mômes.

Évidemment, des voix se sont immédiatement élevées. 

Côté adultes “C’est scandaleux, tout est bon pour faire du fric, et je faisais comment, moi, à l’époque.” 

Côté élèves : “17 balles pour une page ? Wallah comment ils se touchent !”

Côté profs : “Mais au fond, tout ceci n’est-il pas un peu de notre faute ?” 

(Et c’est là où tu t’aperçois que les profs ont un côté un brin masochiste au fond.)

En effet, depuis plusieurs années, le débat fait rage quant au fait de savoir si les devoirs doivent être maintenus à partir du collège ou pas. Je rappelle en effet qu’ils ne sont plus légalement permis jusqu’au CM2.

Pour faire très simple, dans les camps des anti-devoirs, cette pratique est souvent vue comme vecteur de stress et d’inégalités. De stress, car un môme se retrouvant seul devant une activité qu’il doit résoudre sans l’aide d’un enseignant ou d’un élève, dans un climat qui n’a rien à voir avec celui de la classe peut se retrouver dans une situation de blocage paralysante. 
D’inégalités car, bien entendu, en fonction du contexte socio-économique dans lequel évolue le chiard, il peut se trouver entouré de gens capables de l’aider en cas de soucis dans ses devoirs, de lui en expliquer l’intérêt, voir même de se substituer à une explication du prof. 

D’où l’idée de supprimer purement et simplement un mode d’enseignement dont il est difficile, comme beaucoup d’ailleurs, d’évaluer l’efficacité. Et en plus, ça jouerait un bon tour à la start up dont je vous parlais, et à qui je souhaite qu’une météorite tombe sur ses locaux (de nuit, je ne suis pas un monstre non plus).
Car plus qu’encourager une forme d’arnaque du prof, ce que créent ces organisme est surtout une image des devoirs absolument calamiteuse : un obstacle vicieusement posé sur le chemin des mômes, qu’ils doivent franchir par tous les moyens, sous peine de se faire sanctionner.

Et ce n’est évidemment pas l’idée.

Encore une fois, dussé-je passer pour un diplodocus de la pédagogie (et j’adorerais ça. Honnêtement. Regardez les images des diplodocus. Est-ce que c’est pas choupi trognon ?), je suis pour les devoirs. Mais comme il peut exister des cours tout caca, il peut exister des devoirs tout caca. Et des devoirs géniaux.

SPOILER ALERTE : nous rentrons dans le domaine de mon opinion la plus personnelle. Je parle ici de mon fonctionnement, et n’émet aucun jugement sur les collègues qui ne donnent pas de devoirs (en fait, j’aimerais même assez les lire sur le sujet) ou ceux qui donnent des pages d’exercices quotidiennes à faire pour le lendemain (même chose, qu’ils n’hésitent pas à s’exprimer).

Exemple de devoirs tout caca en français que je donne parfois alors que je ferais aussi bien de conclure par : “Allez à demain bande de vilains.” : “Alors eeeeuh… Pour demain vous ferez eeeeeuh… Les exercices 1, 2, 3, 4 et 22a. de la page 97. Voilà voilà.”

Idée contre-productive au possible, parce que je ne passerai JAMAIS trois heures à corriger les exercices en question, et que les mômes finissent par le savoir. Pourquoi est-ce que je m’acharne alors ? Sans doute par une sale habitude. Et aussi parce que, dans certaines classes, c’est une marque d’autorité par laquelle il faut passer.

Cependant, les devoirs ont aussi une composante constructive : en français, un travail d’écriture longue (c’est le terme de crâneur pour dire rédaction) doit, à mon sens, comporter une partie faite à la maison. Mais pour que cela fonctionne, l’envie doit être là. En fonction des mômes, on doit leur avoir donné les ressources et le temps nécessaires (pour M., dont la famille ne parle pas français et qui doit s’occuper de ses petits frères), pour I., le cadrage (sinon elle écrirait une épopée de 376 le volume), pour N., les outils (N. est dyslexique et n’a pas d’ordinateurs en ce moment, donc aller chercher des documents au CDI, ce serait chouette). Et au cours suivant, on voit comment les mômes ont avancé. On oriente leur projet d’écriture selon ce qu’ils ont réussi ou pas à faire. On apprend à mieux les connaître, et eux aussi. Ils n’ont pas pu ? Pas eu le temps ? Pas grave. Il y aura d’autres façons de faire. Le tout est de trouver ce qui leur convient le mieux.

De la même façon, les devoirs ont été une façon de retransformer la 3ème A(pocalypse) à laquelle j’enseigne depuis janvier en classe à peu près normale en ne regardant pas de trop près. De toutes petites interrogations de cours, sur trois mots de vocabulaire ou un concept étudié en cours, un mini-exo de conjugaison, le même que celui fait en classe, pour voir si on y arrive, et si non pourquoi. : une façon de créer du lien d’une heure de français à l’autre. De rappeler, petit à petit, que ces moments là ont une cohérence, qu’ils ne surgissent pas de n’importe où. Et les mômes s’y sont mis : parce que le contrat est clair, parce qu’il est possible de réussir, parce que ces petits moments permettent de savoir où l’on va. 

Il ne s’agit que d’exemples : mais le travail à la maison est comme toute autre modalité de cours, un outil, que l’on peut employer pour rendre l’activité sur laquelle on travaille plus attractive. Et si l’on arrive à expliquer aux mômes la cohérence et le cadre du projet, si on leur donne le sens, ils ne se comporteront pas comme les gogos que “Je fais vos devoirs contre votre goûter Inc.” espèrent voir affluer. 

Le succès de ce genre de start up ne repose pas sur les devoirs tels qu’ils sont pour l’immense majorité pratiqués aujourd’hui, mais sur une conception au mieux passéiste, au pire caricaturale de ce qu’ils étaient. Normal : ce sont des adultes qui l’ont mise en place.
À nous, les profs, les élèves, de montrer qu’on vaut mieux que ça.

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