Dimanche 26 février

Et le dimanche on s’évade.

Depuis un petit moment, je m’amuse à établir des correspondances entre ce que je lis et ce à quoi je joue. Je me dis que ça pourrait t’amuser que je t’en parle.

Pourquoi j’ai lu L’oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar et pourquoi c’est chouette. Je répète ce que j’ai écrit sur Goodreads :

“XVIe siècle. Zénon l’alchimiste, le bâtard, le philosophe, erre à travers l’Europe. Son histoire, la recherche de son Grand Oeuvre, ses bonheurs et ses désillusions se mêlent et se reflètent dans le miroir de l’Histoire et des passions humaines de son temps.L’Oeuvre au noir est l’un des livres les plus importants que j’ai lu ces dernières années. Il contient en ses lignes sa propre critique et sa profession de foi :

“Un projet plus hardi l’occupa quelque temps, celui d’un Liber Singularis, où il eût minutieusement consigné tout ce qu’il savait d’un homme, qui était soi-même, sa complexion, son comportement, ses actes avoués ou secrets, fortuits ou voulus, ses pensées, et aussi ses songes. Réduisant ce plan trop vaste, il se restreignit à une seule année vécue par cet homme, puis à une seule journée : la matière immense lui échappait encore, et il s’aperçut bientôt que de tous ses passe-temps, celui-là était le plus dangereux.”

C’est pourtant ce que Marguerite Yourcenar parvient à faire : à rédiger le Liber Singularis de Zénon, son personnage qui lui n’y parvient pas. Parce que Zénon n’est pas écrivain, et que Yourcenar touche à la toute-puissance de l’écriture : en déployant des épisodes historiques et des passions intimes, des fragments d’histoire familiale et des réflexion sur la nature du temps ou des passions, elle parvient petit à petit à transmuter les mots, à les réduire à son Oeuvre à elle. Ce qui fait la nature d’un homme.

L’Oeuvre au noir est un roman terriblement complexe mais ce n’est pas grave. Ses méandres permettent qu’on le quitte, qu’on le retrouve, que l’on s’y attache ou qu’on le délaisse. Il est à l’image de notre parcours de lecteur, polymorphe et incomplet. Total. Et en refermant ce bouquin, il ne me reste qu’avec une question tellement grotesque qu’elle ne peut être que vrai : comment peut-on écrire un livre comme celui-là ?”

Et face à ça, j’ai joué à Drakengard 3. Qui est l’histoire d’une jeune femme furieuse, Zero, lancée dans une quête sanglante pour assassiner ses cinq soeurs : One, Two, Three, Four, Five. Prête à absolument toutes les extrémités pour anéantir celles que le monde considère comme des libératrices éprises de justice, Zero compte sur une poignée d’alliées improbables : les anciens esclaves et favoris des soeurs qu’elle tue, et un jeune dragon, naïf et gaffeur, Mikhail.

Sorte de Kill Bill d’heroic fantasy, Drakengard 3 est un gros ratage au niveau de la jouabilité et de l’exécution technique. La caméra fait n’importe quoi, les animations saccadent et la précision des coups ou des parades n’est pas souvent au rendez-vous. “Comment peut-on créer un jeu comme celui-là ?” 
Peut-être en partant du même projet que Marguerite Yourcenar. Zénon et Zero, même combat.

Dans les deux oeuvres, l’idée obsédante totale, est de rendre compte d’un personnage, de donner forme à un archétype : l’alchimiste humaniste et la colère désespérée. Toute l’écriture de Yourcenar s’applique à cela, tout le design de Yoko Taro s’y emploie. Seuls les moyens diffèrent. Là où Yourcenar opte pour le foisonnement, les références croisées, la recréation d’une période historique, Taro s’emploie à ne donner à son monde que l’essentiel : quelques personnages, deux ou trois situations. Et dans les deux cas, la démarche est convaincante, mieux : cohérente.

Ma méfiance quant au “vivant sans entrailles” de Paul Valéry n’est pas qu’une coquetterie : fréquenter ce genre d’oeuvres m’amène de plus en plus à voir le personnage fictif comme un lierre qui étend ses ramifications dans l’esprit du lecteur, qui se nourrit des perceptions et de la subjectivité des lectures. À condition d’être suffisamment solide, suffisamment fluide et intemporel pour nous parler.

C’est le cas de Zero. C’est le cas de Zénon.

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