
“Un jour, je prendrai le RER et je ne m’arrêterai pas à Ylisse. Ce sera au printemps, quand il fait juste chaud comme il faut, dix-neuf, vingt degrés – je suis breton – et le soleil aura cette qualité particulière, quand il se pose doucement sur les choses. Je continuerai plus loin, là où c’est plus vert. Je m’arrêterai, et j’irai me promener en forêt.
– Tu arrives toujours avant tout le monde. Lorsque tu as moins de trente minutes d’avance, ça te met mal à l’aise.
– Les appels et les messages défileront. De plus en plus frénétiques. Les lignes de sms à l’écran. Avant de décroître.
– C’est toujours toi qui téléphone au bahut à la première merde sur le RER D.
– Je suis fatigué. Je suis fatigué et je mérite mieux, mieux que ce boulot.
– Bien sûr. Tu mérites mieux qu’un boulot correctement payé, qui te permet de disposer d’une grande partie de ton temps comme tu le souhaites.
– Je suis épuisé. De devoir quotidiennement me heurter à des choses laides, sales et poisseuses. La violence. Le refus. À la duplicité de cent mômes par jour. C’est violent. À devoir rabâcher des embryons de culture, sans jamais pouvoir développer les sujets qui m’importe, parce que c’est trop complexe, parce que c’est trop magistral, parce que ça ne vient pas d’eux.
– Parce que la laideur, elle vient des banlieues. Évidemment. Pas du tout de cet espèce de complexe de supériorité parisien que tu traînes sous tes airs de héros des quartiers défavorisés qui se raconte, qui se la raconte tous les jours. Je croyais que tu trouvais la beauté, l’envie dans les mille petits accidents du quotidien ?
– C’est difficile. De plus en plus. Non. Ça a toujours difficile. Je crois qu’on devrait le dire aux nouveaux. Ne pas le dire ? Qu’enseigner ne devient jamais facile. Juste, on casse moins facilement.
– On pourrait aussi leur conseiller d’arrêter le lyrisme à deux sous et de se dire que c’est un boulot, avec ses bons et ses mauvais jours. Que demain, tu baveras d’admiration devant une gamine qui isole correctement un complément de nom. Je te connais. “
Je croyais que je m’étais bâti un mur infranchissable entre ma vie professionnelle et mes utopies d’ado, mon royaume intime et mes terres d’adulte.
De la brume. Je n’ai dressé que des volutes de brume. Chaque année un peu plus épaisses, mais toujours immatérielles. Et quand le boulot pèse trop lourd, j’erre dans les fantômes blancs, jusqu’au moment où je réémerge, toujours du côté de la raison, de la responsabilité.
Jusqu’au jour. Où je me retrouverai par accident de l’autre côté.
Et alors que se passera-t-il ?
“Where is my gear ?
Where, where are my stairs
Where is heartbeat ?
This silence is mine”