Samedi 25 mars

Résumons.

Il est 7h30, et je me trouve dans un RER me conduisant à Ylisse. Non, je n’ai pas définitivement abandonné ce qui me servait de raison, non je ne me suis pas planté dans le calendrier. Mais dans un souci d’ouvrir le collège aux parents, la remise des bulletins du deuxième trimestre s’effectue le samedi matin. J’essaye donc d’ignorer l’impression que je suis physiquement en train de rouler à 90 kilomètres heures en première et me dirige vers le bahut, dans lequel je retrouve les collègues, les yeux cernés d’un week-end qui s’étiole. 

C’est rigolo de nous voir habillés pour recevoir les parents. Entre B. qui n’a pas changé sa garde-robe d’un poil, parce qu’elle est classe de base, T. qui a opté pour la chemise et la veste de costard, et moi pour le petit polo, parce que “je suis prof principal mais d’une classe de sixième artistique. Je suis détendu MAIS j’ai un col et des boutons.” 

J’essaye de me rappeler que j’ai quand même trente-quatre ans, que je suis donc théoriquement un adulte, et que ce n’est donc pas moi qu’on va engueuler si les bulletins des mômes sont décevants. Et le défilé commence :

– Il y a C., son papa, les bras mangés de tatouages et sa maman derrière des verres à triple foyer. Qui parlent de leur fille avec une fierté un peu incrédule. Un peu honteuse aussi. “On peut lui donner tout le matériel, mais concernant le travail… Elle fait tout toute seule. Vous pensez qu’on devrait s’éduquer, aussi ?”

– Il y a la maman de R. R. la discrète que, lapsus mental, j’ai oublié d’inscrire sur le planning. Quand je félicite la môme pour son boulot, sa mère me regarde avec étonnement : “Ce n’est pas à elle qu’on fait ce genre de compliments, elle est toujours trop… trop…” R. sourit légèrement. Trop silencieuse, trop terne dirons certain. Mais ce trimestre, elle semble avoir pris conscience de son pouvoir.

– Il y a N. et son frère, A., membre de la 3ème A(pocalypse). Le premier a 18 de moyenne et le lexique d’un adulte de trente ans, le second ne dépareillerait pas vraiment dans une cinquième, malgré une intelligence brillante. Les deux frères s’observent quand je m’adresse à l’un, puis à l’autre, tension palpable. Au milieu un papa rayonnant quand il s’adresse à son cadet, moins à son aîné. J’ai l’impression de jongler avec deux torches et une tronçonneuse.

– Il y a M-R., qui continue à se la jouer petit caïd caché de classe, flanqué de sa mère, une femme superbe, et totalement désemparée par le comportement de son gamin. “Excusez-moi, dit-elle dans un murmure, je vais frapper sur la table.” et elle se met à défoncer la modeste planche de bois à coups de poings, faisant blanchir le môme, qui éclate en sanglots. “Je veux pas perdre mes copains”, finit-il par lâcher, quand elle exige qu’il change de comportement. Cette pression sociale-là est plus forte que les cris.

– Il y a S., que j’ai l’impression de féliciter pour être notre millième cliente. Elle a progressé dans toutes les matières, se comporte exceptionnellement bien. Ses parents restent les dix minutes imparties à se faire bercer par mes éloges, que je distribue volontiers. Il faut aussi leur accorder du temps, à ceux-là. Ne jamais partir du principe qu’un élève qui s’en sort est définitivement sauvé, et donc négligeable.

– Il y a, enfin, une autre C., qui débarque avec sa maman, alors que je range la salle et envisage de descendre la façade du collège en rappel pour ne pas être accosté par un parent retardataire. Sa maman s’exprime avec un accent qui rend son discours difficilement compréhensible. C. a son bulletin entre les mains, et le scanne attentivement. Sans lever les yeux, d’une voix très neutre, elle traduit les éléments essentiels.

“On veut que j’aille en internat.”

“Ma maman n’arrive pas à travailler assez pour payer un logement ici.”

“On a une audience avec la justice dans dix jours.”

“Elle est très déprimée.”

La femme me parle encore quand C. se lève. “C’est fini maintenant.” dit-elle en saisissant sa mère par la main et en la tirant vers la porte. Je vois la gamine dans son gros manteau violet disparaître par la porte. Et un gros poids qui lui flotte au-dessus de la tête.

Ce soir, les 6èmes Glee jouent. Je pourrai rester à Ylisse, avec Monsieur Vivi, les aider à leur répétition et assister à leur concert. Je n’arrive pas à mobiliser le moindre grain de volonté pour passer encore cinq heures là-bas. Je m’en veux. Mais j’ai aussi envie de me rappeler que j’ai une vie ailleurs. Culpabilité contre santé mentale.

Dans le RER, je raconte ma dernière entrevue à T. Comme à son habitude il comprend. Il m’échange cet épisode contre une scène très pure, très belle, vécue entre un fils et sa mère, un moment d’amour filial émouvant. Je ressors un peu plus léger.

Maintenant, se recoller. 

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