Lundi 27 mars

Nous sommes le lundi 27 mars, 9h, il reste cinq jours de boulot avant les vacances scolaires, et ma dernière goutte de patience vient de s’évaporer. Je ne suis plus qu’une surface de métal brûlant cuisant à feu vif.

La raison se trouve en face de moi. La maman d’A. est venue chercher le bulletin de son fils. J’avais déjà parlé de la maman d’A. Mère d’un môme difficile, potentiellement brillant mais double, dont les yeux s’allument d’une lueur de pur plaisir au moindre signe de conflit. La maman d’A. qui n’aime rien tant que d’expliquer que sa vie est difficile. Toujours un peu plus. Son garçon. Son couple. Son logement. Et aujourd’hui harcèlement. Les problèmes que j’évoque concernant mon élève, son fils, ne font qu’accentuer son excitation : Mais oui ! Mais oui, il devient difficile, c’est à cause de la ville, c’est terrible vous savez !”

J’aimerais lui laisser le bénéfice du doute. Me dire que l’histoire personnelle à chaque rencontre plus compliquée qu’elle vit a besoin d’être racontée. Que nous sommes peut-être, au collège, ses seuls interlocuteurs possibles. Et que c’est pour ça qu’elle a déjà entendu le verdict du conseil de classe deux fois : la première parce qu’elle est déléguée de parent, la deuxième parce qu’elle est allée voir Cheffe pour se faire expliquer le bulletin d’A. Que cette redite que j’effectue lui permet aussi d’exprimer son malaise. Je n’y parviens pas. J’ai juste envie de lui dire qu’elle m’énerve et qu’à mon avis, elle n’essaye pas vraiment, avec A. 

Elle n’essaye pas vraiment.

Je me mords la langue, parce que c’est infâme et indicible. Je l’écoute jusqu’au bout, trois quarts d’heure, et lui temps le précieux bulletin qu’elle regarde à peine, le fourrant n’importe comment dans son sac. 

Je regagne la salle des profs, déjà épuisé. 

Les 3èmes Daleks aussi sont fatigués. Peu d’entre eux se donnent encore la peine de faire des efforts. E. retombe dans ses travers de caïd immature, S. joue les idiots dès que je pose les yeux sur lui et K. erre dans la classe, d’atelier en atelier, passant l’heure à enquiquiner chaque groupe. Restent quelques irréductibles et S. Qui pour j’ignore quelle raison, a décidé qu’elle était aujourd’hui passionnée par Antigone, après avoir séché un nombre incalculables de cours, consulté une dizaine de fois son portable la semaine précédente (je ne prends plus la peine de lui confisquer, et c’est mal, je le sais), et m’avoir limite envoyé bouler lorsque je me suis inquiété de son attitude.
Concentrée, totalement à l’écoute de ses copines, elle tente de démêler le long débat avec Créon. 
Quelques jours plus tôt, je frissonnerais. Je me dirais qu’elle a rencontré Anouilh (”Apatate”, ricane E. et même J., le môme le plus gentil du monde, le fixe d’un air affligé), qu’elle reconnaît dans cette fille révoltée un peu d’elle-même, que les graines de la liberté sont semés. Aujourd’hui, je me demande quel facteur extérieur, coercitif – une menace de ne pas être orientée où elle veut, un objet pris en otage – la fait se tenir tranquille. Je me déteste un peu, et passe la récré de l’après-midi absolument furieux contre moi. J’ai des éclairs plein le crâne et je le sens presque crépiter en salle des profs.

“Vous savez, monsieur, fait K., deux heures plus tard, il y a plein de tchétchènes qui ont fui en France, quand mes parents s’y sont installés.”

Je lève un sourcil. K. n’a pas levé les yeux de l’affiche de présentation de la naumachie qu’elle s’applique à compléter. K. vient de passer une classe, elle est désormais en quatrième et a commencé le latin en même temps. Et elle sourit tout le temps. Il est 17h45. Accord tacite. Les horaires de latin sont totalement pourris, cette année. Deux heures de suite, de 16h à 18h. Alors la dernière demi-heure, on travaille un peu et on parle en douce. Tout en jouant nos rôles. 

“C’est beau, la Tchétchénie. C’est beau et c’est petit. Vous y êtes déjà allé ?
– Non. Mais pourquoi pas un jour. La capitale c’est… ? 
– Grozny. Ils ont tout reconstruit. Vous savez, ce serait drôle. Je me promènerais un été là-bas et je vous verrais. Et je dirais à tout le monde, “c’est mon prof de latin !” Ce serait… euh…
– Improbable ?
– Voilà.
– Vous ne trouvez pas que ce moment est déjà assez improbable, K. ? Me raconter une telle histoire en cours de latin, en plein Ylisse ?
– Si. J’aime bien.”

Je ressors un peu guéri. 

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