Dimanche 9 avril

Et le dimanche on s’évade.

Je cours régulièrement depuis deux ans. Et, il y a un mois, un peu par envie, un peu pour crâner, je dis à Sonia que j’aimerais bien tenter un marathon, un de ces jours. 

Un mois plus tard, je suis dans un sas de départ de course sur les Champs Elysées. Sonia ne prend jamais les choses à la légère.
Les dix premiers kilomètres, nous courons ensemble, avec deux autres amis. Et puis quelque chose dans mes jambes et dans ma tête exige de s’échapper. Sans aucune honte, je prends la tangente. Et je me lance le long de la route constellé de silhouettes lancées sur ces quarante-deux kilomètres.

Je craignais de m’ennuyer. C’est impossible. Trop de gens, trop de conversations, trop d’histoire que je m’invente en voyant courir ce couple aux T-shirts assortis : “Si je m’écroule, appelez ma femme.” / “Je suis sa femme”, ces deux types habillés en lama ou ce groupe de mamies qui tiennent une moyenne d’enfer. Trop de musique. Et surtout, la voix de mon corps, trop forte : pendant quatre fois dix kilomètres, nous allons négocier, lui et moi. “Je veux bien courir vingt-cinq kilomètres, ça je sais faire, mais après non. Comment je sais que ça finira, que tu ne vas pas me brutaliser sous le cagnard ?” “N’aie pas peur, laisse la tête te guider, elle connaît plein de choses.” “Oui, mais c’est moi qui souffre. Les jambes douloureuses des impacts, le soleil qui me brûle.”
Dissocié pendant plus de quatre heures. J’aime le sport parce qu’il me réunit. Et cette fois encore, nous parvenons, tête et jambes, à progresser de concert.

Je cours sur le bitume et je me dis que je cours comme j’écris : d’abord parce que ça me semblait le sport le plus simple. Il n’y a rien besoin de savoir, il faut juste avancer, avec des chaussures ou un stylo. Et comme pour l’écriture, c’est une grossière simplification. Dans les deux cas, il faut résister. À l’envie de s’arrêter, de se dire que c’est vain. Dans les deux cas, il faut décider que c’est important. Et continuer jusqu’au bout, jusqu’à la ligne d’arrivée, à la dernière page, quel que soit l’état dans lequel on arrive. 

Courir m’est devenu mon moyen d’évasion privilégié, parce qu’il me permet de soigner ma volonté débile. Me dire que, même si le soleil brille trop fort, même si je ne suis pas un vrai sportif, même si je me suis préparé n’importe comment, j’ai ma place.

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